« Prends tes leçons dans la nature, c'est là qu'est notre futur », disait déjà Leonard de Vinci, souvent considéré comme le premier grand artisan du biomimétisme. Si d'autres pays s'en sont emparés, cette discipline n'a pas encore fait école en France. Le livre de Janine Benyus, qui a popularisé le concept et qui fait toujours autorité, « Biomimicry: Innovation inspired by Nature », a été publié en 1997, mais n'a été traduit en français qu'en... 2011. Quant aux 200 équipes de chercheurs s'intéressant à cette discipline, elles restent dispersées et « les laboratoires ne se connaissent pas », analyse Kalina Raskin, directrice générale du Ceebios (Centre d'études et d'expertise en biomimétisme), un organisme né en 2015 à Senlis, qui s'est donné comme rôle d'accompagner le développement du biomimétisme.

Les choses changent pourtant et les initiatives se multiplient. France Stratégie s'y intéresse, et l'Ademe prévoit d'intégrer le biomimétisme dans ses appels à projet. Sans parler de l'exposition permanente qui vient d'ouvrir à la Cité des sciences. L'approche, par essence transdisciplinaire, n'est pourtant pas aisée à mettre en place. Avec, en premier lieu, un problème de sémantique. « L'acception commune du biomimétisme est à géométrie variable », note-t-on chez France Stratégie. La « bio-inspiration », souvent confondue avec le biomimétisme, consiste simplement en une « approche créative basée sur l'observation des systèmes biologiques », explique le Ceebios.

Le biomimétisme, lui, va beaucoup plus loin et se veut à la fois « une philosophie et une approche conceptuelle et interdisciplinaire prenant pour modèle la nature, afin de relever les défis du développement durable ». ​Ainsi, le biomimétisme répond à 10 des 17 objectifs du développement durable définis par l'ONU. Car, pour les tenants de cette approche, s'inspirer de la nature ne peut se faire que dans une démarche de transition écologique. « La plus grande innovation liée au biomimétisme réside dans la question que l'on se pose au départ. Il doit s'agir à chaque fois de savoir en quoi nos activités et nos innovations seront favorables à l'environnement et aux écosystèmes », insiste Kalina Raskin.

Deux premiers diplômes

Et la France possède un atout considérable grâce à sa biodiversité. Avec son espace maritime, le 2e du monde après les Etats-Unis, et ses territoires ultramarins, elle héberge 10 % des espèces connues. « Une mine d'or », s'enthousiasme Kalina Raskin. Quant aux collections du Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) à Paris, parmi les plus riches du monde, elles recèlent 70 millions de spécimens. Le vivant est en effet un incroyable réservoir d'inspiration. C'est ainsi, en observant des vers marins, vivant à la fois dans l'eau et à l'air libre, que le biologiste et chercheur au CNRS Franck Zal a fondé sa start-up Hemarina, qui a mis au point une molécule capable de conserver des organes avant leur greffe ou de favoriser la cicatrisation des escarres. « En biologie, on a eu tendance à privilégier la technologie et oublier les vraies questions scientifiques. Il faut retrouver une approche naturaliste. La biodiversité a un sens et c'est une bibliothèque d'innovation. Encore faut-il la connaître », insiste Franck Zal.

La démarche suppose de faire collaborer des ingénieurs et des biologistes. Pas simple, d'autant qu'une discipline aussi transversale suppose de nouvelles compétences. Les deux premières formations diplômantes viennent seulement d'être créées. Un mastère « Nature Inspired Design » a été créé à l'ENSCI (Ecole nationale supérieure de création industrielle). Un master sur les matériaux biomimétiques, destiné aux étudiants en chimie, physique et biologie, a été mis sur pied à l'université de Pau et des Pays de l'Adour. « Il faut introduire de la biologie dans la R&D. Une disciple jusqu'à présent absente du monde de l'ingénierie. Ces futurs professionnels auront une vocation transversale et faciliteront le dialogue dans les équipes », explique Laurent Billon, professeur à l'université de Pau et responsable de cette formation.

Indifférentes, puis curieuses, les entreprises s'ouvrent désormais au biomimétisme. « On sent une très forte accélération depuis quatre ans », assure Kalina Raskin. Le laboratoire Yves Rocher est ainsi partenaire de l'université de Pau. « Les industriels les plus concernés sont ceux en contact avec le consommateur final », estime Laurent Billon. Le groupe L'Oréal a intégré le biomimétisme dans sa R&D depuis plusieurs années. L'énergéticien RTE, dont l'essentiel des équipements est installé en pleine nature, y est arrivé plus récemment. Avec le projet Biomim-Lignes, il étudie « l'impact des câbles électriques sous-marins sur la biodiversité marine », explique-t-on chez RTE. Le monde de la construction est, lui aussi, concerné, car la « commande publique joue un rôle très important », précise Kalina Raskin.

Impact neutre sur l'environnement

A l'image du futuriste Ecotone, lauréat de l'appel à projets de la métropole du Grand Paris. La structure de ces deux bâtiments construits en terrasses fera largement appel au bois. La ventilation, reprenant le principe des termitières, sera naturelle et l'enveloppe extérieure, en verre et largement arborée, imitera le principe de la pomme de pin, dont les écailles s'ouvrent avec l'humidité et se rétractent par temps sec. « Les bâtiments biomimétiques doivent être intégrés dans leur écosystème avec un impact neutre et même positif. Le principe est de se contenter de l'énergie disponible sur place et d'être autonome en eau grâce au recyclage », explique Estelle Cruz, architecte en charge des missions de design et d'architecture au sein de Ceebios. On recense une centaine de ces bâtiments labellisés par le très exigeant Living Building Challenge. Un label qu'Ecotone ne réclamera pas, car il ne sera autonome ni en énergie ni en eau.

Le Ceebios recense au total 200 entreprises s'intéressant au biomimétisme. Avec des approches diverses. « Je cherche toujours à travailler avec les gens en charge de la stratégie ou de la recherche. Jamais avec le marketing, qui a souvent, selon moi, une vision à courte vue », analyse Guillian Graves, designer et fondateur de l'agence Big Bang Project et intervenant sur le biomimétisme à l'Ensci et à Science Po. Le fabricant américain de revêtements de sol Interface est aux premières loges. Pionnière du biomimétisme depuis 1995, l'entreprise américaine, qui a fait entrer Janine Benyus à son board, vient de recevoir le Prix de l'action climatique mondial des Nations unies 2020. Avec un bilan carbone neutre grâce à des dalles de moquette plus coûteuses, mais à la durée de vie supérieure et qui, n'étant plus collées, peuvent être déplacées. « Même les grandes entreprises générales du bâtiment, qui nous ignoraient jusque-là, reviennent nous voir. Je pense toutefois que les ETI familiales comme la nôtre prendront ce virage plus vite que les grandes entreprises du CAC 40 », prédit Eric Rampelberg, directeur général d'Interface pour l'Europe et l'Asie du Sud.