Les petites entreprises aussi ont mis la main au portefeuille pour soutenir le pouvoir d'achat de leurs salariés. Une enquête du Cercle Perspectives, qui regroupe dix-sept cabinets d'expertise comptable parmi les plus gros (In Extenso, Cogep, Orcom…), et que « Les Echos » dévoilent en exclusivité révèle que les dirigeants de TPE-PME ont accordé une hausse de salaire moyenne de +3,10 % sur le premier semestre 2022. Pour aboutir à cette donnée, ces professionnels du chiffre, totalisant 350.000 clients, ont passé au peigne fin 433.684 fiches de paie de salariés en faisant un comparatif entre décembre 2021 et juin 2022, avant que les données soient compilées par l'Institut d'études Init. « Nous avons pris comme référence le taux horaire brut, ce qui permet d'enlever tout ce qui brouille la rémunération finale, comme les primes, les absences maladie ou les congés payés sans solde, pour ne conserver que ce qui est pérenne sur un bulletin de paie », décrypte Laurent Chapart, président du cabinet Cogep et du Cercle perspectives. L'étude a aussi le mérite de mettre le focus sur une catégorie d'entreprise - les moins de 50 salariés -, qui de prime abord, semble avoir moins de marges de manoeuvre financière pour lâcher du lest. « On peut dire que l'effort est notable, les patrons se sont en fait ajustés au contexte inflationniste », appuie Laurent Chapart. Dans un précédent sondage publié par le Cercle Perspectives en février 2022, et réalisé avant la guerre en Ukraine auprès de leurs clients, huit sur dix n'envisageaient pas d'augmenter les salaires plus que les années précédentes. Dans le détail, 58 % pensaient à une progression du même ordre, soit 1,5 à 2 % de hausse, pas plus, et 23 % pensaient même la réduire. Ils ont changé d'avis.D'après ces fiches de paie, certaines catégories ont été mieux loties que d'autres et ont bénéficié d'un « effet rattrapage » : c'est le cas des non-cadres, qui ont vu leur salaire gonfler de +3,14 % sur la période, contre +2,76 % pour les cadres. L'effort s'est aussi dirigé vers les femmes, structurellement moins bien rémunérées, avec un coup de pouce de +3,16 % contre +3,06 % pour les hommes.L'étude des experts-comptables démontre aussi des disparités entre secteurs. S'ils dépassent tous les 2,40 % de hausse, les métiers en tension, confrontés à de grosses difficultés pour garder ou recruter du personnel, ont consenti à davantage d'efforts. L'hôtellerie-restauration arrive en tête (+5,23 %), tirée par l'accord de branche signé dans le secteur en janvier 2022 qui prévoit une progression moyenne de plus de 16 % pour rattraper des années de rémunérations médiocres. Les employeurs du transport, confrontés une pénurie de conducteurs, sont les deuxièmes plus généreux avec une hausse de +3,68 %. En revanche, l'industrie, la construction et le commerce sont en dessous de la moyenne accordée par les TPE-PME. « Ils sont davantage impactés par la hausse du coût de l'énergie, des matières premières et par les difficultés d'approvisionnement », avance l'étude.Dans ces petites et moyennes entreprises, la pression des salariés est forte. Chez Bernadet, spécialiste charentais des décors sur bouteille, qui réalise 5,5 millions d'euros de chiffre d'affaires et emploie 90 personnes, la direction s'était penchée sur le sujet dès novembre 2021 en avançant les négociations annuelles obligatoires (NAO) pour 2022 et en ouvrant un grand chantier sur les fiches de poste, besoins et compétences.Elle visait à conclure un accord « plus bénéfique que d'octroyer des primes, qui était la revendication initiale des représentants du personnel », estime la directrice financière, Carol Berthelot. Cette dernière disposait d'une enveloppe de 80.000 euros, équivalente à une augmentation de 3,5 %, ventilée en faisant évoluer les salariés dans la grille selon leurs compétences, ou après une formation (un budget supplémentaire de 20.000 euros). « Mais l'inflation nous a rattrapés », se désole-t-elle, « et trois augmentations légales du SMIC en 2022 ont gommé nos efforts ».Du coup, la PME familiale a reporté volontairement ces augmentations sur les salaires intermédiaires, pour maintenir la « prime » à l'engagement des collaborateurs. « Au total, entre les revalorisations légales et l'extralégal, ça nous a coûté 120.000 euros sur dix mois », confie Carol Berthelot. Elle dit avoir peu de marges pour les prochaines négociations, avec une hausse de sa facture d'énergie de 36 %.

« Les métalliers, c'est rare »

« C'est la première fois qu'on rencontre des demandes individuelles aussi pressantes, j'ai dû aller jusqu'à 8,56 %, voire 10 % d'augmentation pour des salariés dont j'ai absolument besoin et qui menaçaient de partir. Les métalliers, c'est une denrée rare, je dois les ménager », rapporte de son côté une dirigeante d'une TPE de la métallurgie de l'Ouest, qui réalise 1,6 million d'euros de chiffre d'affaires avec 11 salariés. Cette petite entreprise, non soumise aux NAO, avait pourtant instauré une règle tacite d'augmentation annuelle des salaires de 3 à 4 %. Cette année, la dirigeante avait anticipé un peu plus d'attente des collaborateurs et programmé 5 % d'augmentation générale en deux fois, février et juin.L'entreprise est prudente. « De manière générale, on préfère y aller doucement sur les salaires, car on ne saura jamais de quoi sera fait le chiffre d'affaires suivant » , indique-t-elle, optant pour un recours aux primes, avec deux primes Macron de 1.000 euros en 2020 puis en 2021, ainsi que cette année, une prime « vacances » de 300 euros en juillet, et une « d'assiduité » de 1.000 euros en août. Au vu des chiffres, la revalorisation accordée par les TPE-PME s'est alignée au premier semestre sur celle des entreprises dans leur ensemble. D'après les chiffres du ministère du travail (Dares) divulgués en juin, le salaire mensuel de base brut des salariés du privé (avant prélèvements sociaux et versement des prestations sociales, et hors prime et heures supplémentaires) avait augmenté de 3 % en France sur un an. Et cette hausse montait, toujours au premier semestre, à +3,3 % pour les ouvriers et +3,7 % pour les employés. « Les efforts devraient se poursuivre sur ce second semestre, nos clients nous interrogent sur le moyen de revaloriser les salaires sans freiner le développement de l'entreprise », confie Laurent Chapart.Mais ce coup de pouce des TPE-PME reste, comme pour les autres, inférieur au niveau de l'inflation, qui s'établit à 6,2 % en octobre sur un an, d'après l'Insee. Les NAO qui se déroulent pour une grande partie cet automne et cette fin d'année risquent donc encore d'être tendues.