"Pour moi, c'était le bon moment, tout ce mouvement   est né quand j'étais serveuse, j'entendais les débats mais je ne pouvais pas y participer", explique à l'AFP Suzane, qui sort vendredi son premier album. On y trouve l'uppercut "SLT" où elle se met dans la peau d'un harceleur dans la rue, au travail, sur internet, pour le dénoncer. 

"Même à 14 ans, j'avais envie de dire des choses comme ça, mais c'est juste que je n'avais pas encore les mots pour l'écrire. C'est le bon moment, la parole se libère, mais de toute façon je libère la mienne sans demander l'autorisation", poursuit l'artiste de 29 ans.

Épouser le point de vue de l'agresseur et de l'agressée, c'est aussi ce que fait Lous and the Yakuza, dans sa chanson-choc "4 heures du matin", qui traite du viol, dévoilée en résidence en décembre aux Trans Musicales de Rennes.

"Je me suis dit: +est-ce que je vais faire un couplet sur le violeur?+ Oui, j'ai voulu mettre de la lumière sur le mal, sinon on ne le soigne pas. C'est comme pour le racisme, sinon tu vas refaire les mêmes erreurs encore et encore", racontait récemment à l'AFP la jeune femme née au RD Congo, passée par le Rwanda et qui vit en Belgique.

- "Il était temps" -

Ces chanteuses sont encore loin d'avoir l'impact d'Angèle - 2,5 millions d'abonnés sur Instagram, meilleures ventes en France en 2019 - et son fameux "Balance ton quoi". Mais elles se préparent à décoller: Suzane fut l'artiste la plus programmée en festival en France l'été dernier avec 32 dates et Lous cumule déjà 3,7 millions de vues en deux vidéos sur Youtube.

"Il était temps que ça arrive, déjà on parle de filles sur scène, jusque là on avait des groupes de garçons, avec une bassiste dans un coin, des filles choristes... Hormis quelques femmes artistes emblématiques, les discours des filles étaient rares ou peu entendus", commente pour l'AFP Ségolène Favre Cooper, programmatrice du MaMA festival à Paris.

"C'est une musique assez commerciale - ce qui ne veut pas dire mauvaise, mais assimilable rapidement - qui touche des jeunes générations, voire des enfants, et d'entrée de jeu leur met un discours autre dans la tête", poursuit-elle. "C'est très malin, pas hyper frontal. La musique joyeuse, pop, festive permet de faire passer des messages". 

- "Genre plus fluide" -

Et aborder l'homosexualité féminine, moins traitée que son pendant masculin dans la chanson francophone, n'est plus tabou.

Angèle l'évoque dans deux titres, "Ta reine" et "Tu me regardes". La chanteuse Pomme ("Les Failles") utilise des pronoms féminins dans ses histoires d'amour. Aloïse Sauvage chante "Jimy", pas un prénom de garçon ici, et Suzane décrit un coming out masculin ("P'tit gars") et une fille qui aime les filles avec "Anouchka". 

"Dans +Anouchka+ il y a d'abord un tas d'indices lesbiens, le personnage écoute +Ma préférence à moi+, ne fantasme pas sur Brad Pitt", décortique pour l'AFP Pauline Paris, co-auteure de "Les dessous lesbiens de la chanson". 

"Ça reste assez sage, on n'est pas encore chez (le chanteur) Eddy de Pretto, plus cru. Ce sera peut-être l'étape suivante. Mais c'est très positif", abonde Léa Lootgieter, l'autre auteure du livre, qui voit dans ces nouvelles chanteuses l'incarnation d'une "génération qui revendique sa non-binarité, un genre plus fluide". 

Ségolène Favre Cooper souligne que "la culture, la chanson, amènent à tolérer mieux, ça passe mieux par la musique". "Et comme ces musiques peuvent s'écouter en famille, de 7 à 77 ans, ça peut provoquer des débats quand ça bloque".