C'est encore un bruit sourd, lointain. Peu acceptent d'en parler, mais un nombre croissant de scale-up françaises organisent la vente d'actions - via l'outil BSPCE(bons de souscription de parts de créateur d'entreprise) le plus souvent - détenues par leurs fondateurs, employés ou business angels. Cette mécanique, longtemps taboue aux yeux des fonds d'investissement français, s'accélère. Elle se calque ainsi sur la culture de la Silicon Valley où la démarche s'est structurée à travers des outils comme Carta, Forge Global, ou via des banques d'affaires dédiées comme SharesPost ou Manhattan Venture. Cityscoot, membre du Next 40, organise actuellement une opération permettant notamment à d'anciens employés historiques de vendre leurs parts pour se lancer dans l'entrepreneuriat. Un proche de cette société de location de scooter électrique explique qu'il s'agit de répondre à « une conviction philosophique du fondateur. C'est un moyen de rendre à ceux qui l'ont accompagné et lui ont été fidèles en facilitant la cession de leurs parts. »

Plusieurs acteurs du Next 40

Pour orchestrer cette vente, Matthieu Stefani a créé DealCab (qui sera prochainement renommé FaiShares), une plateforme où il met en relation des vendeurs et des acquéreurs. « Ce marché du secondaire est un des enjeux du moment, précise-t-il. Toutes les licornes ont des employés avec des fortunes virtuelles mais qu'ils ne peuvent pas rendre liquides. Voire aussi pour sortir d'anciens salariés dont le management ne veut plus dans l'actionnariat. » Une autre place de marché du même type se monte actuellement et assure avoir quelques opérations de même nature en cours avec d'autres acteurs du Next 40.

Ce nouveau marché est aussi un signal majeur de la maturité de la French Tech. S'il est déjà bien établi outre-Atlantique, le « secondaire » était jusque-là réservé surtout aux fondateurs des sociétés qui peuvent toucher ainsi jusqu'à plusieurs dizaines de millions d'euros, et s'activait lors d'une levée de fonds ou d'autre opération financière intermédiaire. « Amener de la liquidité sur un marché est toujours une bonne démarche, explique Benoist Grossmann, Managing Partner d'Idinvest et coprésident de France Digitale. Cela répond à une demande car le secondaire ne touchait pas les salariés en règle générale. Il y a de la place pour de nouveaux acteurs et nous serons probablement amenés à travailler ensemble. »

Rendre le partage de la valeur plus concret

De loin, cette évolution peut paraître anecdotique, mais elle témoigne aussi d'un rééquilibrage des forces entre les entrepreneurs et leurs financiers. Désormais, des voix s'élèvent pour faciliter encore davantage cette injection de liquidités au niveau des employés des entreprises. Marc Menasé, fondateur de Founders Future et ancien entrepreneur explique par exemple que l'on ne peut brandir le partage de la valeur sans donner une vision claire dont elle peut s'articuler pour les cols blancs de la French Tech : « Un salarié de start-up qui veut acheter un appartement et qui possède des parts valant plusieurs centaines de milliers d'euros ne peut pas se tourner vers son banquier, il ne saura pas valoriser ça. Il faut donc donner aux employés des perspectives pour que le fruit de leurs efforts puisse se transformer lorsqu'ils en ont besoin. »

L'outil BSPCE qui organise la participation des employés à l'actionnariat des entreprises est celui qui est le plus diffusé au sein de l'écosystème tricolore. Adapté pour les fondateurs, il reste néanmoins délicat à actionner pour les employés. Car au moment de les vendre, il leur faut d'abord les activer en les achetant à la valorisation fixée au moment de leur entrée dans l'entreprise. Pour ensuite les céder à leur acquéreur sur une valorisation démultipliée en fonction de la performance réalisée par la start-up. Concrètement, les salariés quittant une entreprise qu'ils ont aidée à bâtir pendant plusieurs années abandonnent ces parts. Et selon un acteur qui s'apprête à rentrer sur ce marché du secondaire avec une plateforme d'achat-vente, 75 % des employés de la French Tech perdent ces BSPCE. Une proportion appelée à s'inverser drastiquement dans les prochaines années.