L'Europe de l'informatique en ligne est née... entre deux écrans de visioconférence. En cours d'élaboration depuis quelques mois entre Berlin et Paris, et encore plus ces dernières semaines en plein confinement, la première forme d'un cloud européen de taille critique est sur les rails. Deux ministres de l'Economie, le Français Bruno Le Maire et l'Allemand Peter Altmaier, s'en sont félicités jeudi 4 juin. Les deux pays se sont mis d'accord pour parrainer un catalogue de services numériques portés par des hébergeurs et des éditeurs de logiciels qui se seront préalablement engagés sur des standards de nature à renforcer la confiance de leurs clients en matière de sécurité des données mais aussi de transparence des contrats. Les fournisseurs de services référencés dans ce projet Gaia-X devront proposer des technologies interopérables d'un hébergeur à l'autre, afin de garantir la possibilité pour les clients de changer de partenaire s'ils ne sont plus satisfaits.

Les hébergeurs devront aussi clairement indiquer s'ils doivent ou non se soumettre à des réglementations extra-européennes. Initiée en Allemagne, l'idée d'un cloud européen a pour vocation de favoriser le partage des données au sein des filières. Il s'agit aussi de protéger les secrets industriels des entreprises contre les lois extraterritoriales qui peuvent autoriser la perquisition de données par des justices étrangères, américaines ou chinoises.

Concrètement, une PME ou un grand groupe qui voudra souscrire à une offre d'informatique en ligne pourra l'année prochaine rentrer ses critères dans un comparateur et se voir proposer différents services. OVHcloud, Outscale, Scaleway, Orange Business Services, SAP et d'autres y présenteront leurs offres, tandis qu'Atos ou T-Systems s'assureront que les différents services communiquent bien entre eux, l'ambition étant qu'ainsi une équipe de fournisseurs de services européens soit aussi performante et aussi complète qu'un géant américain ou chinois du cloud gérant seul tous les services. « Gaia-X n'est qu'un point de départ », a souligné Peter Altmaier. A terme, le projet doit fédérer une grande partie de la tech européenne. « Gaia-X ne pouvait pas arriver à meilleur moment alors que l'épisode du Covid-19 a montré l'importance du 'cloud computing' pour les entreprises en télétravail », a de son côté relevé Bruno Le Maire.

Casser un oligopole

En vingt ans, l'Europe a su faire émerger des champions du cloud comme OVHcloud, présent dans le Top 10 mondial, et des outsiders comme Outscale ou OBS. Mais en dépit de précédentes tentatives politiques pour les tirer vers le haut - et notamment en France un catastrophique projet de cloud souverain -, les acteurs européens ne boxent pas dans la même catégorie que leurs rivaux américains ou chinois.

« Amazon, Microsoft et Google pèsent à eux trois 65 % du marché, Gaia-X va permettre aux acteurs européens de se montrer auprès d'entreprises qui peuvent avoir du mal à les identifier », espère Servane Augier, la directrice générale déléguée d'Outscale. A Bercy, on voit en Gaia-X l'occasion de casser un oligopole et de donner leur chance aux acteurs européens. « Il n'y a pas de raison pour que les Européens ne puissent pas tenir 30 % du marché du cloud », calcule Yann Lechelle, le directeur général de Scaleway.

Néanmoins, Gaia-X ne sera pas fermé aux géants américains du secteur. Ils pourront eux aussi proposer leurs services via le comparateur européen. Signe qu'ils pourraient être prêts à respecter les principes de transparence de Gaia-X, ils auraient déjà participé à des groupes de travail technique d'après plusieurs sources. Microsoft confirme être en discussion.

« Les innovations dans le numérique ne viennent pas majoritairement d'Europe, si nous voulons aider les entreprises européennes à rester compétitives, les acteurs non européens doivent avoir une place », explique Cédric Parent, le directeur des solutions « cloud de confiance » chez OBS. Fondée par 11 sociétés françaises de la tech et 11 sociétés allemandes, la Fondation Gaia-X officialisée jeudi fixera dans le détail les règles de bonne conduite au sein de l'écosystème européen.