Vive inquiétude dans le roquefort. Et plus largement dans le monde du fromage sous appellation. D'ici quelques mois, la réglementation européenne va les contraindre à apposer le Nutriscore sur les produits emballés - et peut-être aussi sur les fromages à la coupe. La Commission et l'administration française, ministère de la Santé en tête, y voient un moyen de s'attaquer à l'obésité en informant mieux le consommateur.

Compte tenu des critères retenus par ce système de notation nutritionnelle, le roquefort sait qu'il aura droit à un « E », la pire note du Nutriscore. La teneur en matières grasses et le sel jouent contre lui. L'ensemble des fromages, tout comme le beurre et la crème, jouent gros dans l'histoire. La charcuterie aussi et certaines viandes, dans une moindre proportion.

La filière roquefort a pris la tête du mouvement de protestation en raison de son caractère emblématique de la gastronomie française. Ce n'est pas un hasard si, à chaque conflit entre l'Europe et les Etats-Unis, Washington a choisi de surtaxer le roquefort en guise de représailles. Ce fromage persillé a fait les frais de la longue bataille qui a opposé les deux puissances sur le boeuf aux hormones, mais aussi de beaucoup d'autres. Les producteurs de roquefort demandent à bénéficier d'un régime dérogatoire et plaident la cause des autres appellations fromagères qui seraient particulièrement mal notées. D'autant qu'elles ne peuvent pas modifier la composition de leurs produits, du moins pas aisément.

Des produits et des appellations du terroir

« Les appellations sont régies par des cahiers des charges qui valident des recettes correspondant à un terroir, une tradition, et un savoir-faire », explique une porte-parole du Conseil national des appellations d'origine laitière CNAOL.

Les ingrédients sont simples et très peu nombreux. Du lait, de la présure, des ferments et du sel. A la différence de nombre de produits industriels, il est impossible aux AOC de modifier leurs recettes compte tenu des règles d'attribution des appellations.

« Un roquefort dont on réduirait la teneur en matières grasses ne serait tout bonnement plus un roquefort », dit le CNAOL. En outre, le très petit nombre d'ingrédients entrant dans leur fabrication limite considérablement les marges de manoeuvre. « A la différence de nombreux produits alimentaires industriels, nous ne pouvons pas introduire d'additifs ou de conservateurs qui compenseraient la réduction de la teneur en sel par exemple », poursuit le CNAOL. Le sel garantit la conservation du produit.

Le parmesan s'inquiète aussi

Les enjeux sont multiples. Economiques d'abord mais pas seulement. Le roquefort totalise un chiffre d'affaires 250 millions d'euros à lui seul pour 16.000 tonnes, dont 25 % sont exportées. Il fait vivre 3.500 éleveurs de brebis et représente 2.000 emplois directs. Les AOC laitières font d'ailleurs partie des productions haut de gamme, que l'Elysée a choisies comme la voie royale pour l'agriculture nationale. Elles pèsent 2,4 milliards d'euros, crème et beurre inclus.

La filière laitière hexagonale n'est pas seule à voir d'un mauvais oeil se profiler l'obligation du Nutriscore. L'Italie, qui ne pratique pas ce système sur son territoire, à la différence de la France, n'y est pas plus favorable. Elle craint pour ses deux plus grosses appellations, parmiggiano reggiano et grana padano.