Il y a des courses technologiques dans lesquelles la France est hors jeu. Ce n'est pas le cas de l'ordinateur quantique, promesse d'une nouvelle machine capable de résoudre certains problèmes beaucoup plus vite. Impossible de garantir à 100 % un succès tricolore. Mais la French Tech dispose de sérieux atouts pour peser sur le marché de l'informatique quantique qui pourrait bouleverser des pans entiers de l'économie (biologie, finance, énergie, transport, etc.) et valoir 1.000 milliards de dollars à horizon 2035, selon le cabinet McKinsey. Le premier d'entre eux est scientifique. « La France a, historiquement, une école de physique quantique extrêmement forte », remet en perspective Théau Peronnin, le fondateur d'Alice & Bob. Le récent prix Nobel d'Alain Aspect, considéré comme l'un des pères de la seconde révolution quantique, en est une illustration. Il a rejoint une longue lignée de physiciens récompensés par l'Académie suédoise (Louis de Broglie, Alfred Kasser, Claude- Cohen Tanoudji, Serge Haroche).

Force de frappe

Sous leur patronage, des générations de scientifiques ont exploré cette discipline au sein du CNRS, de l'Inria ou du CEA. Alors que la recherche faisait des avancées majeures, l'idée de donner un débouché commercial aux travaux réalisés dans les laboratoires a germé dans l'esprit des pionniers. Résultat : la French Tech compte aujourd'hui une cinquantaine de sociétés dans les technologies quantiques (start-up et PME). Elles ont quasiment toutes des titulaires d'un doctorat à leur tête, un fait rare dans la fintech, le logiciel ou la mobilité. La France s'illustre surtout dans l'ordinateur quantique. La start-up la plus connue est Pasqal, quidéveloppe une machine à partir d'atomes neutres ; Alice & Bob a choisi les qubits de chat supraconducteurs comme brique de base. Quandela parie sur la photonique quantique. Sans oublier SiQuance qui bâtit une machine à base de silicium ou C12 Quantum Electronics qui mise sur les nanotubes de carbone. « Nous sommes le pays d'Europe qui avons le plus grand nombre d'acteurs dans l'ordinateur quantique », rappelle Olivier Ezratty, auteur du livre « Understanding Quantum Technologies 2022 ». « Ils sont très orignaux dans leurs choix technologiques, ce qui pourrait être payant dans ce monde incertain. » Dans d'autres verticales, Qubit Pharmaceuticals est spécialisée dans la simulation et la modélisation moléculaire grâce à l'utilisation de la physique quantique. LightOn développe un processeur optique susceptible d'effectuer des calculs quantiques et Cryptonext Security planche sur un logiciel de chiffrement à l'épreuve des futurs ordinateurs quantiques, etc.

Cette effervescence a plusieurs origines. La loi Pacte a ouvert une brèche en élargissant les possibilités ouvertes aux chercheurs de se lancer dans l'entrepreneuriat. Les concours ou programmes d'innovation (i-Lab, aides au développement deeptech, i-PhD) se sont aussi multipliés ces dernières années et ont mis le pied à l'étrier aux audacieux. « Il existe beaucoup de structures qui permettent de faire la transition du monde académique vers le milieu entrepreneurial », observe Tom Darras, le patron de WeLinQ, jeune pousse qui développe une mémoire quantique pour interconnecter des processeurs quantiques, qui est passé par exemple par Deeptech founders.

En parallèle, l'écosystème du capital-risque s'est structuré. Bpifrance a amorcé la pompe. Né à Paris en 2018, Quantonation est devenu le fonds le plus actif dans les technologies quantiques dans le monde. Elaia, Breega, Supernova ou Daphni ont aussi osé mettre des tickets dans le secteur. Les meilleures start-up sont ainsi capables de réaliser des tours de table de plus en plus élevés. Une manne qui permet de recruter davantage de chercheurs que le CNRS… « Avec ma start-up, j'ai fait en un an ce qui m'aurait pris 10 ans dans la recherche », observe Tom Darras. Ces start-up devraient tirer profit du plan quantique du gouvernement doté d'1,8 milliard d'euros sur cinq ans. « Il est attendu que l'Etat passe des commandes publiques d'ordinateurs quantiques en 2023. Quandela sera en bonne position », espère son dirigeant, Valérian Giesz. Reste que la bataille est mondiale et que la France a aussi des talons d'Achille. Le faible financement de la recherche publique pose problème. « Il faut garder des forces suffisantes à l'université pour faire de la recherche fondamentale et former des cerveaux », alerte Pascale Senellart, directrice de recherche CNRS au Centre de nanosciences et nanotechnologies de Paris-Saclay et cofondatrice de Quandela. Même si les Français arrivent à briller dans le hardware, leur retard dans le logiciel pourrait constituer un handicap en bout de chaîne.

Freins financiers

Malgré les progrès au niveau de l'amorçage, les jeunes pousses françaises peinent à faire des tours de table supérieurs à 100 millions d'euros. En Amérique du Nord, ce type de financement est courant (IonQ, PsiQuantum, Xanadu, Rigetti, etc.). Les géants de la tech sont aussi en embuscade. « En face de nous, Google, IBM, Amazon, Microsoft ou Intel ont des divisions dans le quantique organisées pour brûler de l'ordre d'une centaine de millions de dollars par an. C'est bien d'avoir des idées, mais il faut aussi du pétrole ! » lâche Théau Peronnin.Pour poursuivre leur marche en avant, les jeunes pousses françaises pourraient ainsi être tentées de frapper à la porte des investisseurs étrangers. Ce qui pose des questions de souveraineté. L'un des gros enjeux pour l'avenir de la filière consiste à voir « à quel point on peut allier une stratégie nationale coordonnée par l'Etat et la nécessité d'aller chercher des gros volumes de financement, synthétise Valérian Giesz. C'est pourquoi j'en appelle aux industriels français en leur disant : 'Venez soutenir l'effort collectif en vous rapprochant des start-up françaises.' »