La levée de fonds est un indicateur scruté dans la French Tech. Les start-up sont évidemment les premières à communiquer sur les montants récoltés auprès d'investisseurs privés et publics.

Le gouvernement, par les tweets et posts LinkedIn de certains de ses ministres, quand ce n'est pas Emmanuel Macron lui-même, participe à cette célébration de l'argent quasi gratuit. Ces financements, qui ont atteint des records en 2021, sont indispensables pour des secteurs comme la deeptech et la biotech, qui doivent investir massivement en R&D et n'auront des retours sur investissement (ROI) que dans plusieurs années.

« Sur les deeptechs, nous sommes plus attentifs car l'écosystème n'est pas encore mûr », indiquait récemment aux « Echos » Paul-François Fournier, directeur exécutif de la direction innovation de Bpifrance. Pour une autre partie de l'écosystème tricolore, la levée de fonds n'est pas considérée comme une fin, ni même un moyen. Certaines ont fait le choix de ne pas, ou très peu, recourir à des investisseurs. « Notre focus, c'est le chiffre d'affaires. Gagner de l'argent grâce à nos clients », lâche Wilfried Granier, fondateur de Superprof, plateforme de cours à domicile qui n'a jamais levé de fonds.Une « liberté » qui ne permet pas forcément de multiplier ses revenus par trois tous les ans mais qui force à monétiser sa base de clients dès la création. « Avec des fonds, nous aurions pu nous développer bien plus vite aux Etats-Unis c'est sûr, d'autant plus que le coût d'acquisition client est plus élevé là-bas qu'en Europe », avoue le dirigeant.

La nouvelle tendance de la rentabilité

Mais quand les levées de fonds se tarissentcomme c'est le cas depuis quelques mois, la jeune société aux 21 millions de chiffre d'affaires reste sereine. Elle prévoit une croissance de 50 % cette année et l'ouverture de nouveaux pays (Israël, Thaïlande, Chine…). Et surtout, pas besoin de couper des budgets, stopper les recrutements, voire pire, licencier. Des situations difficiles dans lesquelles se retrouvent aujourd'hui bon nombre de start-up qui ont levé beaucoup et vite, pour recruter beaucoup et vite. Les défaillances se multiplient, en particulier pour celles qui proposent des produits destinés au grand public, des activités qui nécessitent de grosses dépenses marketing. Cette génération d'entrepreneurs n'a, le plus souvent, jamais connu de crise dans la tech. « Je remarque que les quadragénaires, quinquagénaires, ou ceux qui ont créé plusieurs start-up choisissent davantage des modèles d'autofinancement et une croissance sereine », note Dany Rammal, directeur Europe de PSG, un fonds d'investissement américain qui prend des participations dans des start-up rentables ou sur le point de l'être.

La rentabilité ! Voilà un terme longtemps balayé d'un revers de la main dans la French Tech qui ne jurait que par l'hypercroissance. Mais depuis le retournement de cycle, les investisseurs demandent aux jeunes pousses de leur portefeuille de trouver au plus vite le chemin de la rentabilité.Les start-up autofinancées n'ont toujours eu, elles, que ce mot à la bouche. « Etre une start-up rentable c'est montrer qu'on peut survivre, qu'on est résilient », souligne Alexandre Berriche, fondateur de Fleet, plateforme de location de matériel informatique, et investisseur dans plusieurs start-up.La résilience, ça paie. Et ça permet aussi de croître, de s'étendre à l'international, ou de faire des acquisitions… Depuis sa création en 2011, Superprof a racheté seize entreprises grâce à l'argent qu'elle gagne mais aussi à des prêts bancaires. Cet outil de financement n'est pas monnaie courante chez les start-up non rentables puisqu'un banquier exige plusieurs bilans comptables et examine des indicateurs plus « traditionnels » comme l'Ebidta (tandis qu'un investisseur regarde plutôt le revenu récurrent annuel, ARR).Dernièrement, Superprof a emprunté à 1,90 % et sans caution. Un luxe auquel ne peuvent prétendre les jeunes pousses qui n'ont pas encore trouvé de modèle économique viable et comptent sur la prochaine levée de fonds.

Passer d'un modèle à l'autre ? C'est à sens unique

Si les start-up autofinancées décident un jour de céder aux sirènes des investisseurs face à un concurrent surfinancé, elles pourront être plus agressives commercialement, s'étendre plus rapidement à l'international ou encore accélérer leur développement technologique. Mais la démarche inverse est-elle envisageable ? « Toutes les start-up qui ont levé ne pourront pas passer à un modèle d'autofinancement », estime Danny Rammal. « Ce n'est pas simple car vous avez fait le choix de construire une fusée », ajoute de son côté Alexandre Berriche. Et avec une fusée, l'atterrissage n'est jamais sûr.