Après une dizaine d'années à encadrer des équipes de course au large à travers le monde, Tiphaine Turluche pose ses valises à Vannes pour créer en 2020 Les Bottes d'Anémone. Cet atelier de fleurs est à la pointe de l'innovation. Il fait partie des 10 fleuristes en France, sur 12 000, à ne s'approvisionner qu'en fleurs françaises et a pour ambition de révolutionner la filière de la fleur grâce à un nouveau modèle économique, à la commande et sur abonnement.
Quelle est la particularité des Bottes d'Anémone par rapport à une boutique de fleurs classique ?
Nous avons un atelier mais pas de boutique. C'est hyper différenciant. Nous sommes l'équivalent du traiteur pour un restaurant. Les particuliers et les entreprises font appel à nous pour de la pré-commande, de l'abonnement ou des événements à fleurir, comme les mariages.
On fait du sur-mesure, ce qu'un fleuriste n'aurait pas le temps de faire. On se différencie ainsi avec nos services : on livre les compositions florales, on gère l'installation, le démontage, on fait des retouches si besoin, on accompagne sur l'événement s'il faut déplacer les compositions. On a aussi une équipe qui crée en amont des moodboards pour adapter nos propositions aux chartes graphiques de nos clients.
Qu'est-ce qui vous a poussé à adopter ce business model centré sur l'abonnement ?
A la création de mon entreprise j'imaginais que je ne pourrais pas travailler l'hiver car les fermes florales en Bretagne n'ont plus de fleur à partir des premières gelées en novembre. L'abonnement permettait d'avoir une visibilité sur le chiffre d'affaires, un coussin pour anticiper la trêve hivernale.
Ensuite, ça nous permet de produire en flux tendu, sans gaspillage. Le problème avec une boutique de fleurs, c'est qu'elle doit être achalandée en permanence pour être remplie et attirer des clients. En moyenne, un fleuriste jette 25 % des fleurs mises en vitrine. Avec nous, il n'y a pas de gâchis.
C'était une idée innovante à l'époque. Comment saviez-vous que ça allait fonctionner ?
J'ai eu la chance de lancer mon activité en août 2020, juste avant le second confinement. Les fleuristes traditionnels dépendaient du fret aérien. Ils devaient fermer boutique. Moi, je pouvais livrer. Donc, dès novembre, le contexte a fait que les gens se sont habitués très vite à la pré-commande et au click-and-collect ou à se faire livrer, parce qu'il n'y avait pas d'autres choix de modes de consommation durant cette période.
Cependant, nous devons faire un énorme travail de pédagogie pour expliquer notre fonctionnement. On fait des visites d'ateliers pour que les gens comprennent pourquoi c'est important de nous soutenir et pourquoi il faut adopter une nouvelle façon de consommer les fleurs. Petit à petit, on arrive à convaincre de plus en plus de clients. Mais c'est difficile car nous leur demandons de changer radicalement leurs habitudes.
Comment avez-vous eu l'idée d'ouvrir un atelier de fleurs éco-responsable ?
A l'origine, ma vision n'était pas liée à des préoccupations écologiques mais très pragmatique. Je ne comprenais pas pourquoi 85 % des fleurs vendues en France sont importées, pourquoi on chauffe des serres alors qu'il y a des fermes florales à proximité et de très belles fleurs de saison. Et pourquoi on utilise de la mousse florale alors que des techniques existent pour faire sans. C'est pourquoi j'ai décidé de faire différemment et de construire le business model des Bottes d'Anémone sur trois piliers d'engagement :
- travailler uniquement des fleurs françaises ;
- sourcer des fleurs de saison ;
- n'utiliser aucun plastique à usage unique.
Étiez-vous vous-même très engagée à titre personnel ?
Paradoxalement, c'est grâce aux Bottes d'Anémone que j'ai eu une prise de conscience écologique. En 2022, on a lancé une toute petite production de ferme florale. Cette année-là était une année de sécheresse et j'ai réalisé que je ne comprenais rien à ce qu'il se passait d'un point de vue climatique. C'est en participant, l'année suivante, à la convention des entreprises pour le climat que j'ai pris ma première claque climatique à n'en plus dormir. Ce qui a provoqué beaucoup plus de changements dans mon activité.
Les Bottes d'Anémone est pour vous une reconversion. Pourquoi avoir choisi l'univers de la fleur ? Et comment vous êtes-vous formée ?
Cette idée de me reconvertir dans la fleur a été assez soudaine. Au cours d'un voyage à San Francisco, je me suis réveillée un matin avec la certitude de vouloir me lancer là-dedans !
Pour me former, j'ai délibérément choisi de ne pas suivre un CAP fleuriste. Je ne voulais pas apprendre à importer des fleurs, à les piquer dans la mousse et à utiliser du plastique tout le temps. Je voulais me faire ma propre conception du métier. J'ai échelonné des formations d'une semaine chez plusieurs fleuristes. Je les choisissais soit en fonction de leur style créatif, soit des apports théoriques que j'y voyais, soit de leur engagement en faveur de l'environnement. Si les fleuristes n'étaient pas engagés, c'était toujours l'occasion d'apprendre les choses qui m'intéressaient, quitte à les appliquer ensuite à ma façon.
Faire du 100 % fleurs françaises et de saison en flux tendu, ça représente un risque en approvisionnement. Comment anticipez-vous ?
C'est un risque que j'avais identifié en intégrant l'accélérateur de la fondation Le Roch- Les mousquetaires. J'avais trouvé un petit terrain avec mon conjoint que nous destinions à notre potager sans avoir jamais eu le temps de le faire. Au même moment, j'ai rencontré quelqu'un qui voulait se lancer dans la production de fleurs. Nous avons donc ouvert une petite ferme florale de 1400 m2 pour être moins tributaire des délais de livraison et répondre à des demandes de dernière minute. Nous l'avons gardé pendant quatre saisons, pendant lesquelles nous avons fait face aux intempéries, aux sécheresses et autres aléas climatiques. Ensuite, nous avons décidé d'aller sur un terrain d'un hectare et de créer une société agricole liée aux Bottes d'Anémone.
Les bottes d'Anémone est une entreprise à mission, avec l'agrément ESUS et vous avez obtenu le label B Corp. Pourquoi formaliser l'engagement de manière aussi poussée ?
Le fait de devenir entreprise à mission et d'obtenir l'agrément ESUS (entreprise solidaire reconnue d'utilité sociale) étaient important pour garantir que mon entreprise ne perdrait pas ses valeurs en se développant. C'est pourquoi nous avons fait rapidement un bilan carbone et mesuré ainsi l'empreinte carbone de l'activité de l'atelier. L'objectif est de stabiliser notre impact, voire de le réduire.
Quant au label B Corp, la démarche est différente. L'objectif principal était de communiquer plus facilement sur notre engagement auprès des grands comptes. Le terme B Corp est en effet plus parlant pour eux que le fait d'être une ESUS !
Peut-on qualifier les Bottes d'Anémone d'entreprise innovante ?
C'est une question qui est souvent débattue. Dès le début du projet, les structures d'innovation à Vannes me fermaient la porte en me disant que le métier de fleuriste est un métier traditionnel qui, par définition, ne peut pas être innovant. Pour eux, l'innovation est forcément tech. Pourtant, nous apportons une innovation d'usage. Il a fallu que je sois intégrée au sein de la fondation Le Roch-Les Mousquetaires pour être acceptée par les structures locales, comme le Village by CA à Vannes.
Tous les six mois se pose à nouveau la question de l'innovation. Pourtant, il suffit de passer une heure avec moi à l'atelier pour voir qu'on fait de l'innovation.
Votre objectif est de changer le monde de la fleur une tige à la fois. Comment comptez-vous y parvenir ?
Pour transformer la filière de la fleur, il faut s'assurer d'être une entreprise économiquement viable. Or, aujourd'hui, nous ne sommes pas encore rentables. Notre première étape est de trouver un modèle qui fonctionne, puis de le dupliquer.
Ce qui manque aujourd'hui dans la filière des fleurs, c'est un lien régulier et fiable entre les fermes florales et les fleuristes. Donc, si on arrive à créer ce lien grâce à notre déploiement sur le territoire, en commençant par Rennes en 2026, on pourra le proposer à d'autres fleuristes pourtant moins engagés que nous.
Notre ambition est, en 2030, d'inverser à l'échelle du Grand Ouest le ratio 90 % de fleurs importées et 10 % de fleurs locales. On ira ensuite plus loin au niveau national.