Face à la crise du coronavirus, l'épargnant en manque de repère fera probablement une fois de plus de mauvaises affaires. L'oeil vissé dans le rétroviseur et encouragé à investir dans l'épargne à risque, ils sont nombreux à avoir pris ou repris le chemin des marchés financier au pire moment, c'est-à-dire fin 2019, début 2020. Certains d'entre eux ont aussi abandonné la partie et pris leurs pertes alors que les marchés étaient en pleine déroute. Ce comportement consistant à acheter au plus haut et vendre au plus bas est bien connu et décrit par ce qu'on appelle la finance comportementale.

Comment protéger l'épargnant alors que les marchés poursuivent leur évolution erratique ? Plusieurs personnalités (1) du monde de l'épargne et de la finance ont décidé de lancer un appel et suggèrent plusieurs mesures pour mettre les épargnants à l'abri. Jugeant salutaire mais insuffisante l'interdiction provisoire des ventes à découvert, elles demandent à l'Autorité des Marchés Financiers et à Euronext, et au-delà d'eux, à l'ESMA au niveau européen, l'arrêt temporaire des cotations en continu. Celle-ci laisserait place à un ou deux fixings journaliers au cours desquels l'ensemble de l'offre et de la demande de titres sera présenté pour assurer la liquidité nécessaire aux vendeurs.

Les avantages du fixing

« A la différence de la fermeture des marchés, cette mesure permet de ne pas laisser le champ libre à la finance de l'ombre, dont la place croissante devrait être remise en cause. Les régulateurs de l'UE ne doivent pas permettre aux marchés non-régulés (« dark market venues »), en particulier aux « systematic internalisers » - qui captent de nos jours déjà plus de la moitié des transactions sur actions -, de s'affranchir de ces règles qui s'imposeraient aux marchés réglementés, afin de garantir une protection homogène des épargnants en actions », estiment-ils dans un communiqué du 19 mars.

Les pièges des effets de levier

Par ailleurs, ils demandent aux intermédiaires financiers une vigilance particulière sur leurs obligations de conseil ou devoir de vigilance, « tout particulièrement sur les warrants, certificats, CFD et autres trackers affichant un effet de levier, amplifiant les hausses et les baisses du marché. Une restriction de l'usage du Service à règlement différé (SRD) est également recommandée ».

Lorsque la volatilité est forte, les gains de ceux qui parient à contre-courant avec effets de levier peuvent être énormes... Mais les pertes également et les études réalisées sur le sujet par les autorités de marché prouvent que, dans la très grande majorité des cas, les particuliers sortent perdants de ce genre de pari. Ils y laissent non seulement la totalité du capital investi mais davantage encore, vu les effets démultiplicateurs de ces produits financiers complexes.

« Les menaces résultant de cette crise sur l'épargne de long terme des Français et des Européens devront nous inciter à réexaminer le rôle et le fonctionnement des marchés de capitaux, fondements de notre modèle économique et financier, dans le souci de renforcer le rôle et la protection des investisseurs particuliers, ainsi que de mettre fin à des décennies de pratiques dangereuses. A défaut, la confiance des épargnants s'en trouverait durablement entamée », concluent les signataires de cet appel.

Les nationalisations, marché de dupes ?

Parallèlement à cet appel, Fédération des investisseurs individuels et des clubs d'investissement (F2iC), dont le délégué général est aussi d'ailleurs signataire de l'appel en faveur de la protection des épargnants, s'insurge contre l'éventualité de nationalisation évoquée ces derniers jours.

« En quoi une nationalisation va-t-elle permettre la survie d'une entreprise ? L'argent utilisé par l'Etat pour racheter les actions ne sera pas injecté dans les opérations. De plus, l'Etat sera bien contraint de soutenir l'activité avec des aides. Donc des fonds supplémentaires. C'est la double peine », affirme la fédération. Elle estime en outre, au vu de la dégringolade des cours (Air France-KLM et EDF sont en recul de 60 % sur leur meilleur cours de 2019, Renault de 70 %, Engie de 40 %, Safran de 50 %), que « les actionnaires seront en droit d'être furieux ».

Alternative suggérée par la F2iC : l'augmentation de capital. « Que les entreprises que l'Etat souhaite aider lancent des augmentations de capital pour des montants dont elles estiment avoir besoin », suggère la fédération. Selon elle, tout risque de récrimination ultérieure sera ainsi écarté. La Bourse aura joué son rôle, l'Etat le sien et les entreprises auront les ressources dont elles ont cruellement besoin.

« La période que nous vivons actuellement est inédite, les actionnaires individuels prendront leur responsabilité. Nous demandons aux entreprises, acteurs financiers et aux pouvoirs publics d'être innovants tout en préservant les intérêts des épargnants français », insiste Charles-Henri d'Auvigny, président de la F2iC.

(1) Jean Berthon, Président du Gaipare, Thierry Bonneau, Professeur à l'Université Panthéon - Assas, Hervé Chefdeville, Président de l'APAI, Loïc Desmouceaux, Président de la FAS, Loïc Dessaint, Directeur général de Proxinvest, Hélène Feron-Poloni, Avocate, Jean-François Filliatre, Directeur éditorial de Marchés Gagnants, Colette Neuville, Présidente de l'ADAM, Catherine Ruellan, Présidente fondatrice de SONJ Conseil, Laurence Scialom, Professeur à l'Université de Paris-Nanterr, Aldo Sicurani, Délégué général de la F2iC