Des pertes de 60 % à 70 % pour les abricots, les pêches et les cerises, au moins autant pour les prunes et probablement plus de 50 % pour les fruits à pépins. L'épisode de gel de la fin avril met à mal une filière fruits déjà fragile, touchant à la fois les arboriculteurs et les industriels qui les transforment. La situation est d'autant plus délicate qu'en matière de fruits transformés comme ailleurs, le made in France fait recette et l'approvisionnement local dépasse désormais 50 % chez une majorité d'industriels.

« Nous aurons des hausses de prix, mais nous aurons surtout à gérer la pénurie », s'inquiète Christian Divin, directeur général de la FIAC (Fédération des industries d'aliments conservés). C'est par exemple le cas pour le glacier ardéchois Terre Adélice (5,5 millions d'euros de chiffre d'affaires), dont plus de 80 % des fruits de terroir comme la pomme, la poire, la pêche ou l'abricot viennent de vergers de la vallée du Rhône.

« Nos stocks de purées de pêche et d'abricot sont au plus bas car, déjà l'an dernier, nous avions eu peu de fruits. Nous renoncerons à certains parfums cet été », affirme Emma Caschetta, responsable des achats aux producteurs locaux chez Terre Adélice. Chez Saint Mamet qui transforme chaque année 30.000 tonnes de fruits en fruits appertisés, compotes et confitures et a réalisé 95 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2020, la production va aussi baisser. « Nous n'avons pas porté toutes ces années une démarche de développement de la filière française pour aller chercher des fruits au Brésil ou en Argentine », appuie Stéphane Lehoux, président de Saint Mamet.

Parmi les activités les plus menacées, les producteurs de compotes, qui représentent 67 % du marché français des fruits transformés. Après avoir essuyé une baisse de près de 20 % de la production de pommes l'an dernier, le gel vient de nouveau mettre à mal leurs activités alors que la demande enregistre de 20 à 30 % de croissance ces dernières années. Le scénario vaut aussi pour les confitures (26 % du marché) et pour les fruits en conserve.

Les industriels doivent gérer l'urgence. « Il va nous manquer 8.200 tonnes de fruits cette année. De plus, sur ceux que nous aurons, les rendements seront diminués, car les fruits sont de qualité moindre donc cela impliquera des surcoûts de transformation, par exemple plus de tri pour des pêches aux noyaux éclatés. Au final, nous évaluons notre perte d'exploitation à 7 à 8 millions d'euros », calcule Stéphane Lehoux, qui va opter pour du chômage partiel. Alors qu'il emploie d'ordinaire 260 intérimaires entre mai et octobre, Saint Mamet n'exclut pas de n'en prendre aucun cette année.

Face à la catastrophe, le gouvernement a annoncé1 milliard d'euros d'aides, qui seront versées sous forme d'avance remboursable de 20.000 euros maximum. Mais au-delà du coup de pouce financier, les industriels souhaitent surtout que les distributeurs augmentent leurs prix d'achat, en garantissant « au consommateur un écart de prix de 1 à 2 centimes », explique Christian Divin. « J'en appelle au gouvernement pour qu'il mette tout le monde autour de la table », exhorte le patron de Saint Mamet qui parle d'un « momentum de solidarité » avec les distributeurs. Reste que, face aux aléas climatiques à répétition, la filière doit mieux s'organiser. Un premier pas a été franchi avec la mise en place de contrats de plusieurs années entre les arboriculteurs et les industriels. Ils prévoient des prix et des volumes prédéfinis et des clauses de révision incluant parfois les aléas du climat.

« Il va falloir mieux intégrer ces risques dans nos contrats. Pour cela il faut qu'on se parle avec les industriels, probablement aussi les transporteurs et les distributeurs. Il faut surtout que chacun soit transparent, car jusque-là, le jeu de dupe a pris le dessus et chacun considère que l'autre est responsable », estime André Bernard, président de la chambre d'agriculture de Paca. Lui aussi demande au gouvernement de prendre la main pour faire avancer les choses.