En pleine crise sanitaire, un nouveau record de créations d'entreprises a été atteint : 996.217 créations ont été recensées entre juin 2020 et mai 2021. Une hausse portée par les microentrepreneurs, puisque les deux-tiers des créations l'ont été sous ce régime. Depuis le début de l'année (janvier-mai 2021) près de 290.000 nouveaux microentrepreneurs ont été immatriculés. C'est 100.000 de plus que sur les cinq premiers mois de 2020.

Ce régime simplifié social et fiscal qui ne peut être accordé qu'aux entreprises individuelles, est très avantageux au lancement d'une activité. Il permet de ne payer des charges que sur le chiffre d'affaires réellement encaissé par l'entreprise. De quoi lever les craintes de se lancer...

Un régime rassurant pour se lancer

« Se lancer alors qu'on va être papa et en pleine crise... Je n'en ai pas dormi pendant plusieurs nuits, raconte Yanis Salhi. Mais je me suis dit qu'avec ce régime, je n'avais rien à perdre. Que si ça ne marchait pas, j'arrêterais sans frais, quitte à réessayer dans deux ans. » Comme ce courtier indépendant en prêts immobiliers, immatriculé en janvier 2021, nombreux sont les porteurs de projets à devenir microentrepreneur pour minimiser les risques. Le succès du régime en pleine crise en atteste.

Yanis Salhi le voit aussi comme un tremplin. Ayant réalisé 8.000 euros de chiffre d'affaires au mois de mai, il estime qu'il dépassera le seuil maximum de 72.600 euros d'ici à la fin de l'année. « Ce régime est génial pour commencer, mais si comme moi on a de l'ambition, il doit être abandonné à terme. » Pour basculer en régime réel, il faut dépasser le seuil maximum deux années consécutives, ou faire ce choix délibérément, pour bénéficier d'un régime plus avantageux sur la déduction des frais, notamment immobiliers. Yanis Salhi pense ouvrir son cabinet dès 2022 et donc passer rapidement au réel.

Être son propre patron pour être plus libre d'organiser son temps, et donc être plus présent auprès de sa famille, cela a été son autre motivation pour devenir courtier et a quitté son emploi salarié. Mais en période de crise, tous les entrepreneurs ne se lancent pas par choix. « La première raison est la situation de l'emploi salarié en France. Avec la crise, il y a eu beaucoup de licenciements et de ruptures conventionnelles, explique Monique Sentey, déléguée générale de L'Union des Auto-Entrepreneurs. Et comme il était très difficile de retrouver un poste, il était parfois plus simple de devenir indépendant. »

Etudiants et free-lances

Cela vaut aussi pour les étudiants qui ont perdu leur job, par exemple en baby-sittings ou en restauration. Ils ont créé leur activité, en s'inscrivant notamment en masse comme livreurs de repas. Selon les derniers chiffres de l'Acoss, le nombre de microentreprises dans la catégorie « activités de poste et courriers » a augmenté de 40,2 % entre juin 2019 et juin 2020, atteignant 119.900 inscrits. « En 2020, nous sommes passés de 11.000 à 14.000 livreurs partenaires affiliés [et] en parallèle, notre activité a plus que doublé en un an », annonce Deliveroo aux Echos Entrepreneurs.

Pour Monique Sentey, cette augmentation est conjoncturelle, liée au dynamisme de ce secteur pendant les confinements, et à la fermeture administrative d'autres activités. Elle est aussi éphémère pour ces microentrepreneurs. la durée d'exercice d'un livreur chez Deliveroo est de 11 mois seulement.

Un phénomène moins durable que celui des free-lances, par exemple dans le digital. Les mesures sanitaires ont forcé nombre de commerces à investir en urgence dans le numérique. En créant ou remodelant leur site internet, et en améliorant leur présence sur les réseaux sociaux par exemple. Et pour se former ou faire faire, les entreprises ont préféré des free-lances plutôt que d'embaucher. Une opportunité pour les indépendants de la rédaction web ou de la création de sites internet par exemple.

Microentrepreneuse, salariée et cofondatrice d'une société

Cela a convaincu Lauryne Dessaint de se lancer. Ancienne responsable du marketing digital de la plateforme de livraison suisse Smood, elle s'est constitué un réseau dans la restauration. Quelques restaurateurs lui ont proposé de travailler pour eux en free-lance. Après un changement de job qui a mal tourné, elle est devenue indépendante en novembre 2021.

Lauryne Dessaint revendique 3.000 euros de chiffres d'affaires pour le mois de mai 2021. Elle aussi voit le régime de microentrepreneur comme un tremplin temporaire. « J'avais peur que les restaurateurs qui sont mes principaux clients, coulent au deuxième confinement. Ou n'aient plus assez de trésorerie pour me payer, explique l'entrepreneuse. Sinon j'aurais directement monté une agence. »

La conseillère et formatrice est prudente. Elle n'a pas mis tous ses oeufs dans le même panier. En parallèle de son activité indépendante, elle a cofondé fin 2020 avec un associé Mihi, un site e-commerce sur le bien-être. Et en janvier 2021, tout en gardant ses deux activités, elle a renoué avec le salariat en acceptant un poste dans une école de design en ligne.

Une recherche de sécurité, de sens et d'indépendance

Devenir microentrepreneur tout en conservant son emploi, c'est le lot de beaucoup de ces pluriactifs... Pour François-Xavier Albouy, cofondateur de l'Observatoire du Travail Indépendant, c'est même une tendance durable, nouvelle en France mais déjà bien ancrée dans d'autres pays. « Au vu de la situation économique incertaine, des salariés craignant de perdre leur emploi créent en parallèle une activité indépendante. Une façon d'avoir un plan B en quelque sorte. »

Cette assurance professionnelle tous risques s'accompagne d'une recherche de liberté, de flexibilité et d'autonomie. Des aspirations accentuées par la crise, tout comme la recherche de sens. Une sensibilité particulièrement revendiquée par les jeunes. 42 % des créateurs microentrepreneurs avaient moins de 30 ans en 2020.

Renan Loiseau a tout juste 18 ans. Etudiant en business et marketing, il a fondé Sün Üs en octobre 2020. Le concept : faire fabriquer et vendre en France des vêtements dont 50 % des bénéfices sont reversés à des associations. « Mon principal objectif est d'aider les autres et de me créer ma propre expérience, pour ne pas sortir de l'école à BAC +5 sans connaître le terrain », plaide-t-il avec sérieux.

L'étudiant entrepreneur envisage déjà de changer de statut. Ce ne sont pas les limites de chiffres de la micro entreprise qui l'y motivent. Il n'a réalisé que 2.000 euros de ventes en mai, bien loin des 176.200 euros maximum par an pour conserver ce régime dans une activité de vente. Mais « entre mes études et mon job étudiant, je n'arrive pas à dégager suffisamment de temps pour développer Sün Üs. » Il souhaiterait rapidement passer en société pour recruter un stagiaire ou un apprenti.

Plus de la moitié des microentrepreneurs sans chiffre d'affaires

La crise, si elle provoque une hausse des créations sous le régime de microentrepreneur, ne change pas les règles du jeu. En moyenne, seul un microentrepreneur sur deux déclare du chiffre d'affaires. Beaucoup créent donc sans même avoir le premier client. La crise aggrave le phénomène. Seuls 45 % déclaraient un chiffre d'affaires au deuxième trimestre 2020, soit 8 points de moins qu'en 2019 selon l'Acoss, l'organisme national des Urssaf. Plusieurs raisons à cela.

« La crise a réduit l'activité économique générale, rappelle François-Xavier Albouy. Alors si on conjugue cela avec une augmentation du nombre d'entreprises, on comprend vite que toutes ne peuvent pas trouver des clients ! » Il faut ajouter que nombre d'indépendants avaient mis leur activité entre parenthèses, victimes directes ou collatérales des fermetures administratives.

Les chiffres de l'Acoss ont également des failles. « Il faut au minimum 4 mois après son inscription au greffe pour déclarer son premier chiffre d'affaires. Donc pendant 4 mois, les entreprises sont enregistrées comme inscrites mais inactives », explique Monique Sentey. « Et une erreur statistique similaire peut aussi survenir lorsque les microentrepreneurs changent de statut. »