Dans le nord de Téhéran, par une journée ensoleillée de février qui fait étinceler la neige sur les majestueuses montagnes, des jeunes femmes se changent les idées dans les boutiques du quartier riche de Tajrish. Déjouant subtilement les codes vestimentaires de leur société: manteaux courts, maquillage sophistiqué et foulards dévoilant de plus en plus de cheveux. 

Rana, étudiante en biologie de 20 ans, foulard moutarde et joli veston de laine, fend la foule d'un pas décidé. "La situation ici est imprévisible; et la vie est très dure; on a la pollution, une population mécontente, des prix élevés", lance-t-elle à l'AFP, se disant déprimée par les "disparités énormes" entre classes économiques et par l'"isolement" de l'Iran. 

Ces derniers mois, l'Iran a connu une vague de contestation déclenchée par une hausse du prix de l'essence, matée par une répression meurtrière. Puis, début janvier, Washington a tué à Bagdad le puissant général iranien Qassem Soleimani. Le 11 janvier, les forces armées iraniennes ont reconnu --après plusieurs jours de déni, ce qui a provoqué l'indignation de la population-- avoir abattu par "erreur" trois jours plus tôt un avion de ligne ukrainien (176 morts).

Rana confie se sentir toujours "triste" après ce crash, qui a traumatisé le milieu étudiant, particulièrement touché.

Un peu plus loin, Pegah Golami, ingénieure de 25 ans, fait des emplettes "à trois jours de son mariage", en manteau chic et bottes en daim. "Il faut reconnaître que la situation économique du pays est maintenant vraiment difficile, en particulier pour les jeunes".

"En fait, tous mes amis ont décidé de quitter l'Iran et je me sens vraiment mal par rapport à ça (...). Je préfère rester et construire mon pays", dit-elle. "Les Iraniens sont créatifs, ils travaillent dur, nous avons des gens très brillants (...), nous espérons juste que la situation dans le pays va s'améliorer".

Des notes de violon emplissent l'atmosphère: un joueur de rue tente de se faire entendre au milieu de la circulation. Bahram Sobhani, électricien de 47 ans, s'avance d'un pas lent. Il est venu proposer un devis à un client potentiel. Mal rasé, presque complètement édenté, il tremble de nervosité.

- "Survivre" -

"C'est difficile de trouver du travail (...). On gagne juste assez d'argent pour survivre". Puis il poursuit: "les sanctions nous affectent bien sûr, mais en tant qu'Iraniens, nous devons le tolérer, on ne peut rien faire d'autre".

Après s'être retirés unilatéralement de l'accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, les Etats-Unis ont rétabli par vagues des sanctions économiques contre l'Iran, asphyxiant son économie.

La situation frappe de plein fouet Mohammadreza Khademi, 37 ans, vice-président de la société Delham Tabesh, qui a dû licencier une vingtaine d'employés sur 30.

Sa compagnie, spécialisée dans la technologie intelligente pour maisons de luxe fournie par une entreprise italienne, a connu des débuts florissants en 2013. Mais, avec les sanctions, le coût des produits pour ses clients a triplé, les rendant inaccessibles.

Début 2018, avant le rétablissement des sanctions, il a importé pour 760.000 euros. "Mais la fin de 2018 a été catastrophique, et 2019 très mauvais", confie-t-il, avec moins de 100.000 euros de marchandises importées.

"C'est mon entreprise, je suis dans ce domaine depuis mes 20 ans, je dois continuer mais je suis très en colère contre (Donald) Trump", lance-t-il.

- "Sécurité" -

Un discours pessimiste rejoignant celui recueilli à l'autre bout de la ville, traversée d'embouteillages monstres. Dans le quartier de Molavi (sud), les buildings font place à de petits immeubles en mauvais état, puis, dans le coeur historique, à un dédale de ruelles et d'échoppes où des artisans perpétuent des métiers hors du temps. On y rencontre peu de femmes. La plupart transportent de grands pains encore chauds.

Croisé à la sortie d'une boutique alimentaire, Mehdi Golzadeh, 36 ans, regard épuisé, qui travaille dans l'importation de produits de Chine et de Corée, s'emporte: "Avec cette situation économique, on ne peut rien importer, et l'Iran ne fournit pas les matériaux".

"C'est vraiment dur; je suis célibataire; personne ne peut envisager de fonder une famille avec ce maigre revenu (...). On se sent désespérés".

Le patron, Akbar Gharibvand, 50 ans, père de cinq enfants, rapporte que ses revenus lui permettent "juste de survivre". "La situation s'est aggravée", surtout pour "les classes les plus pauvres".

Mais, pour lui, l'Iran "n'est pas un mauvais pays". Il s'estime chanceux comparé à ses voisins: "en Irak, en Afghanistan ou au Pakistan, il y a des morts tous les jours. Au moins, nous, on a la sécurité".