C'est peut-être un bouleversement à venir auquel les économies développées vont devoir faire face et s'adapter. Quels seraient les impacts d'une éventuelle généralisation du télétravail ? Deux économistes de la Banque de France, Antonin Bergeaud et Simon Ray, jugent, dans une étude publiée ce lundi que les conséquences pourraient être « significatives au niveau macroéconomique », notamment en ce qui concerne l'immobilier d'entreprise.

Un tiers des salariés français potentiellement concernés

L'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) estimait au printemps dernier que 7,9 millions de salariés, soit 33 % du total, et 400.000 non-salariés pourraient être concernés par la mise en place du télétravail. Or, 57 % des télétravailleurs potentiels résident dans des aires urbaines de plus 500.000 habitants. Théoriquement, les économies de loyers sont donc importantes, le prix de l'immobilier ayant régulièrement augmenté ces vingt dernières années. Mais il est difficile de chiffrer ces économies pour les entreprises. Car il existe des effets en sens inverse.

« Le potentiel d'économies est substantiel, mais une part de ces économies de coûts immobiliers pour les entreprises devra probablement être reversée aux salariés, le télétravail entraînant des coûts pour eux, notamment parce que l'aménagement d'un espace de travail à leur domicile sera à leur charge », explique Simon Ray, l'un des auteurs de l'étude. Dans le même temps, « le gain de temps de transport pourrait tempérer les demandes de compensation de la part des employés », poursuit-il. L'issue dépendra donc du pouvoir de négociation entre salariés et entreprises.

Le problème de l'accès au crédit bancaire

La généralisation du télétravail, plutôt bien vue par les salariés, aura d'autres conséquences. D'abord, « l'immobilier constitue un obstacle majeur à la croissance des entreprises » et « une limite potentielle à l'augmentation de leurs effectifs », montre l'étude de la Banque de France.

Ensuite, en nécessitant moins de bureaux, le développement du télétravail pourrait fortement modifier la structure des coûts et le bilan des entreprises. Aujourd'hui, le fait pour une entreprise d'être propriétaire de ses locaux est un avantage pour accéder à des financements. « Dans l'évaluation de la capacité d'endettement, les actifs immobiliers font partie des rares actifs à avoir une valeur quasi certaine à la revente », explique Simon Ray. Or, les banquiers aiment bien minimiser les risques qu'ils prennent. Résultat, les actifs immobiliers sont utilisés comme collatéral pour avoir des prêts avantageux.

Les entreprises qui possèdent des actifs immobiliers sont souvent les plus âgées et ont tendance à investir plus que les autres. A l'inverse, les jeunes entreprises, plus productives et innovantes, louent des locaux et sont aujourd'hui pénalisées par la finance. Voilà qui pourrait changer avec le télétravail et la baisse du prix des bureaux qui pourrait s'en suivre.

Un effet sur la productivité potentiellement important

Enfin, l'effet sur la productivité est là aussi potentiellement important mais incertain. D'un côté, les entreprises de services pourront trouver plus facilement des compétences plus pointues, les salariés pouvant habiter plus loin de leur lieu de travail s'ils ne doivent venir que deux ou trois jours par semaine.

D'un autre côté, personne ne sait ce que le télétravail peut changer en matière de diffusion des idées. Autant au sein même de l'entreprise qu'à l'extérieur. L'existence de la Silicon Valley depuis plus d'un demi-siècle s'explique notamment par le fait que les idées y circulent entre développeurs, ingénieurs et chercheurs.

Il est donc encore tout à fait possible que certaines entreprises fassent marche arrière sur le télétravail. « La connaissance s'acquiert par l'expérience », disait Einstein.