Depuis le mois de mars 2020, plus de 130 milliards d'euros de prêts garantis par l'Etat (PGE) ont été distribués par les banques à environ 650.000 entreprises. Cette montagne de dettes va désormais devoir être remboursée. Pour la majorité des emprunteurs, ce ne sera pas un problème. Mais, selon la Banque de France, entre 4,5 % et 6 % de ces prêts, garantis à 90 % par l'Etat et à 10 % par les banques, pourraient ne pas être remboursés, soit entre 5 et 8 milliards d'euros.

Face à ce risque de pertes, le gouvernement comme les banques tentent de trouver des solutions, en offrant la possibilité de différer d'un an les premiers remboursements, en allongeant la durée des prêts, voire en les transformant en subventions pour les cas les plus critiques - ces deux dernières solutions restent à l'état d'étude. Une autre proposition, plus iconoclaste, consisterait à convertir ces dettes « Covid » en capital. L'idée a germé dans l'esprit de certains économistes et aurait même été envisagée un temps du côté de Bercy, avant d'être abandonnée. « Il n'y a aucun projet à l'étude de conversion des PGE en fonds propres, ce n'est pas une piste sérieuse », a rappelé la semaine dernière Nicolas Dufourcq, le patron de bpifrance, qui orchestre pour l'Etat la mise en place de la garantie des PGE. « Une dette, ça se rembourse. Il serait dangereux de faire croire qu'on peut transformer les PGE n'importe comment », prévient une dirigeante d'une grande banque.

Le concept peut pourtant paraître séduisant. Il permettrait en effet de réduire le niveau de dettes des entreprises, et donc de soulager leurs mensualités à venir, tout en renforçant les fonds propres et donc la capacité à investir. « Avec la crise, de nombreuses entreprises se retrouvent avec plus de dettes et moins de fonds propres, explique Denis Ferrand, DG de Rexecode. Cela pose problème pour financer de futurs projets d'investissement. »

Reste à savoir comment s'y prendre. Les PGE demeurent des prêts, octroyés par les banques. Pas question que les établissements bancaires deviennent actionnaires de milliers de TPE et PME qui sont aussi leurs clientes. « D'un point de vue réglementaire, ce ne serait pas possible », assure un expert. L'Etat étant garant de ces prêts, il pourrait néanmoins exercer cette garantie et devenir le nouveau créancier. Puis choisir, en accord avec l'emprunteur, de convertir cette créance en capital, et se muer en actionnaire.

« La capitalisation de créances est un mécanisme tout à fait classique. On le pratique régulièrement pour toutes les entreprises quand elles se trouvent en difficulté », explique Stéphane Sylvestre, avocat associé au sein du cabinet Intervista, qui défend l'idée de la conversion des PGE en capital. Selon lui, l'Etat actionnaire pourrait se décliner sous diverses formes : Caisse des Dépôts, bpifrance, régions, municipalités... En cas de retour à bonne fortune, l'Etat pourrait alors revendre sa participation au chef d'entreprise, ou à d'autres actionnaires.

Difficile néanmoins d'imaginer la puissance publique devenir actionnaire de la pizzeria du quartier ou de l'agence de voyages du bout de la rue. Le mécanisme pourrait être plus envisageable pour de plus grosses PME, rendues insolvables à cause de la crise, mais qui restent viables économiquement. Si l'Etat ne rechigne pas à porter secours aux entreprises en difficulté, il s'agit souvent de grands noms de l'industrie ou des services, avec de nombreux emplois à la clé.

Pas sûr non plus que les chefs d'entreprise voient d'un bon oeil l'arrivée de la puissance publique à leur capital. « L'entrée au capital pourrait être assortie de conditions, comme celle de ne pas disposer de droits de vote, pour ne pas déséquilibrer la gouvernance », suggère l'avocat Stéphane Sylvestre.

A la Confédération des PME, on plaide plutôt pour « la création de véhicules de défaisance dans lesquels pourraient être logés les PGE en souffrance, comme une sorte de bad bank administrée par la puissance publique ». Les prêts garantis seraient alors transformés en prêts participatifs, remboursables sur une durée plus longue, moyennant un tarif un peu plus élevé.

Pour l'instant, ces propositions restent à l'état de fiction. D'autres dispositifs sont, en revanche, en train de se concrétiser, comme le plan à 20 milliards d'euros imaginé par Bercy et la place de Paris pour renforcer le bilan des entreprises avec des quasi fonds propres. «On ne connaît pas la véritable situation financière de beaucoup d'entreprises. Dans une période comme celle-là, autant avoir la palette d'outils la plus large possible », considère Philippe Martin, président délégué du Conseil d'analyse économique, qui ne croit toutefois pas à l'hypothèse d'un Etat actionnaire des PME. En temps de crise, toutes les idées restent bonnes à prendre.