Début 2022, le jeune homme de vingt ans est étudiant au GITIS, école de théâtre de Moscou renommée. Amoureux de la littérature russe, il a quitté, trois ans auparavant, sa famille et sa ville, Odessa (sud de l'Ukraine), pour accomplir son "rêve": faire du théâtre dans cette institution prestigieuse, un choix "artistique, et non pas politique", raconte-t-il à l'AFP.

Il s'apprête à jouer dans "La mouette", d'Anton Tchekhov. Le spectacle avec ses camarades est prévu... le 25 février. Sauf que l'offensive lancée par Vladimir Poutine, le 24 février, vient tout faire basculer, relate-t-il dans cette pièce de plus d'une heure qu'il a lui-même écrite, et qu'il joue au Théâtre de Belleville.

Sur un plateau au décor sobre, il met en récit les semaines qui s'ensuivent: nouvelles glaçantes des opérations militaires, peur de perdre ses proches, échanges avec sa famille, jusqu'à la décision de quitter la Russie, pour la France, où il débarque "à 23H15 le 24 mars 2022, dans la gare routière de Bercy", à Paris, après un périple qui le fera notamment passer par les pays Baltes.

Cette création a été encouragée par le patron de la Comédie-Française: "Je lui ai dit: Viktor, ton histoire est incroyable". "Ecris-la!", raconte à l'AFP Eric Ruf, l'administrateur général.

A peine arrivé, le jeune homme, n'imaginant "pas sa vie sans le théâtre", se plonge dans l'apprentissage du français dont il ne connaît pas un seul mot, postule au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, où il est accueilli une année, avec quelques autres réfugiés. 

- "Histoire universelle" -

Puis il passe l'audition de l'académie de la Comédie-Française, qui permet à de jeunes acteurs de se former pendant près d'un an auprès de la prestigieuse troupe. "Quelque chose de fou!", se remémore-t-il avec enthousiasme.

Il y côtoie Denis Podalydès, Christian Hecq, croise Valérie Lesort, Lilo Baur, joue dans trois pièces... Et est invité, comme exercice, à créer son propre projet, puis à le jouer lors d'une "carte blanche".

"On a été saisis par sa passion", raconte Eric Ruf, qui loue sa capacité de jeu et d'apprentissage, son "courage" et "l'espoir" qu'il dégage. "Avoir devant nous un jeune homme qui nous raconte ce que l'histoire a vraisemblablement d'universel, c'est magnifique!", ajoute celui qui l'a conseillé dans l'écriture puis aidé lors de répétitions. 

Sur les planches, Viktor Kyrylov n'esquive pas les questionnements qui le traversent. Comme cette ambivalence, au démarrage du conflit, entre "cette petite voix qui lui dit +tu dois faire la guerre+" et les injonctions de sa mère de ne pas rentrer en Ukraine: "Vis! Je ne t'ai certainement pas fait pour que tu meures à la guerre!"

"Suis-je patriote? Suis-je un traitre?", se demande encore l'artiste, dont la langue maternelle est le russe et qui se sent "mal à l'aise avec (son) autre langue maternelle, ukrainienne". 

"Je serai toujours Ukrainien jusqu'à la fin de mes jours", témoigne-t-il. "J'ai préféré fuir et vivre pour ma mère. Finalement, je ne suis pas seul, on est près de 7 millions aujourd'hui en Europe", ajoute-t-il. Sa famille s'est installée dans la région lyonnaise. 

Avec sa pièce, Viktor Kyrylov espère incarner une histoire qui ne soit pas simplement "que des mots". Il l'a conçue dans sa nouvelle langue. "Maintenant, je n'écris plus qu'en français", est d'ailleurs le titre de son spectacle.