Comme lui, les chefs d'entreprise sont légion à bouillir d'impatience et d'incompréhension face à l'incertitude politique qui perdure depuis plus de six mois, et sous les auspices de laquelle semble s'engager l'année 2025. Pour eux, l'absence de budget rend tout fléchage économique impossible et tout projet aussi hasardeux qu'un coup de dés.
« Je suis très agacé et inquiet », embraye Stéphane Fauth, qui fait tourner deux entreprises industrielles à Haguenau, dans le Bas-Rhin : Norcan (120 salariés) et Sherpa Mobile Robotics (35 salariés). Lui fustige le « spectacle hallucinant, décalé, que nous montrent les politiques ». Ayant vécu en Allemagne, il a éprouvé la réalité des coalitions : « J'attends de voir si les Français vont y parvenir. »Des crises, ces patrons en ont pourtant vu défiler ces dernières années, entre la situation inédite du Covid, la flambée de l'énergie et l'inflation. Mais « ce que nous traversons aujourd'hui n'a rien à voir », reprend Christian Marquis. Même irritation chez un fabricant d'équipements industriels : « Notre situation n'a jamais été aussi difficile. »
Moral en baisse et stress en hausse : tel est le lot des dirigeants de PME en cette période. D'abord échaudés par les hausses fiscales qui se sont profilées lors du débat sur le dernier projet de loi de finances, abandonné après la censure du gouvernement de Michel Barnier, ils dénoncent aujourd'hui en bloc les incertitudes politiques et réglementaires qui entravent leurs affaires. Quand bien même François Bayrou, le nouveau Premier ministre, a tenté de les rassurer en défendant une politique de l'offre, ils attendent avec impatience son discours de politique générale du 14 janvier pour en savoir plus.
Encaisser les chocs
« L'année 2024 n'était clairement pas une bonne année et les perspectives pour 2025 ne font pas rêver », déplore Julien Chantry, le dirigeant de Stella Baby-Foot, une PME nordiste qui réalise un chiffre d'affaires de 3,5 millions d'euros avec une vingtaine de salariés. « Nous avons été largement servis en incertitudes ces dernières années, et les indicateurs nous disent maintenant que la suite ne va pas être facile et que nous allons tous souffrir », dit quant à lui Christophe Janvier, à la tête de Sinex Industrie, spécialiste des équipements de transport et criblage de produits en vrac.Le dirigeant ne veut pas moins afficher « une relative sérénité ». La trésorerie constituée au fil des décennies - 4 millions d'euros pour 8 millions de chiffre d'affaires annuel - permet à cette PME charentaise (35 salariés), propriété d'un groupe familial, d'encaisser les chocs de conjoncture.Ils sont d'ailleurs nombreux à reprendre les codes de l'entrepreneur qui ne se laisse pas abattre. « J'ai décidé que rien de négatif ne doit entraver mes choix de gestion. Je vais donc embaucher comme je l'avais prévu et mon investissement sera lancé en février. Si c'est plus tendu et compliqué, j'aviserai. Lorsqu'on est entrepreneur, dès qu'on a quelques marges de manoeuvre, il faut y aller », insiste Christian Marquis. Quitterie Idiart se trouve sur la même ligne. Son entreprise Castel, de 50 salariés pour 7 millions d'euros de chiffre d'affaires, qui rénove et entretient des demeures sur les côtes basque et landaise, affiche un carnet de commandes plein jusqu'à l'été prochain. Mais après le report de chantiers qui devaient commencer en septembre, elle confie « rester sur le qui-vive ». Tout ce qui crée de l'imprévisibilité peut ralentir les projets d'acquisition et de restauration de sa clientèle, pourtant privilégiée.« Trop de yo-yo »
En tout état de cause, avec la dégradation de la conjoncture en France et en Europe, les carnets de commandes se tarissent et les trésoreries se tendent. Chez BCI Isolation (80 salariés), spécialisé dans la rénovation énergétique, la crise de la construction pèse depuis plusieurs mois. L'exercice 2024 va se clôturer avec « 8 à 9 millions d'euros » de chiffre d'affaires, loin des 13 millions anticipés dans le business plan. « Nous avons connu une hausse de 20 % de notre rentabilité en 2021 et 2022 au sortir du Covid. Cette année, nous serons juste à l'équilibre », regrette son fondateur, Brice Aloth.Pour cette entreprise de l'Ain dont l'activité est corrélée aux aides publiques, l'absence de budget risque d'aggraver les choses. « Dans le budget abandonné [du gouvernement Barnier, NDLR], certaines mesures étaient annoncées pour MaPrimeRénov, le photovoltaïque ou le prêt à taux zéro pour les primo accédants. Nos clients n'osent plus s'engager sans savoir si les aides vont baisser, s'arrêter, etc. » explique Brice Aloth.
Face à ce flottement, le dirigeant a bloqué ses investissements, ouvertures d'agences ou projets d'acquisitions. « On rationalise. Nous embaucherons au minimum. On fait davantage appel à la sous-traitance et à l'intérim car il y a trop de yo-yo », égrène-t-il. Quand elles ne sont pas reportées, les commandes peuvent tout simplement être annulées. Ou renégociées. Chez CroissancePlus, réseau de 480 PME et ETI qui pèsent ensemble 11 milliards d'euros de chiffre d'affaires, les adhérents n'avaient encore jamais vu à ce point leurs clients se transformer en « cost-killers ».
« Tout est négocié et plus personne ne parle de RSE ou de réputation, indique Audrey Louail, la présidente de l'organisation. Il n'y a plus qu'une chose qui compte : le prix, le prix et encore le prix. »
Tester de nouveaux marchés
Chez Norcan aussi, les temps sont plus durs. « L'année avait bien démarré mais, dès la rentrée de septembre, tous les projets ont été décalés », raconte Stéphane Fauth, qui signale n'avoir jamais eu autant de « devis dehors », en attente de validation. « Ils représentent 35 millions d'euros mais les clients n'appuient pas sur le bouton de commande », déplore le patron, qui prévoit un exercice 2024 en recul de 20 %. Pour affronter la situation, il travaille sur la flexibilité des horaires, prévoit de mettre fin aux contrats en CDD et en intérim et également d'arrêter les embauches.
Certains ont commencé à tester de nouveaux marchés, ou des horizons plus prometteurs que l'Hexagone. Richard Grivaud, patron à Paris de Recrutop, une entreprise d'intérim de 20 millions d'euros de chiffre d'affaires avec 45 salariés, a fait la tournée de ses clients habituels pour prendre leurs pouls. Il sait aujourd'hui que « pour s'en sortir en en 2025 », il lui faudra en rechercher de nouveaux, dans les secteurs épargnés comme l'édition de logiciels, les énergies renouvelables et la gestion de déchets. « Nous allons réorienter nos recrutements et constituer de nouveaux viviers », confie-t-il, conscient qu'il va falloir aller « au combat ».
Ce pourrait aussi être le mantra de Christophe Janvier, dont l'ambition est d'accroître encore la part de l'export (actuellement de 40 %) dans le chiffre d'affaires de Sinex Industrie. Comme de Julien Chantry chez Stella Baby-Foot. « Nous pratiquions l'export de manière opportuniste et réactive. Tout notre enjeu est désormais de rentrer dans une logique proactive sur des marchés géographiques où il y a potentiellement la demande », explique ce dernier, dont l'affaire prospérait en fabriquant des baby-foots, des billards et des jeux de fléchette. Pour combler le recul de l'activité en France, la petite société de Tourcoing mise sur le grand export. Il y a un mois et demi, le dirigeant a signé un accord avec un nouveau partenaire aux Emirats arabes unis.
Après les trois petits mois qu'est resté en poste Michel Barnier, l'incertitude sur la durée de vie du gouvernement de François Bayrou pèse. « On marche sur des oeufs, dit Stéphanie Pauzat, à la tête de l'entreprise de propreté Mileclair (240 salariés), et par ailleurs vice-présidente de la CPME. Il y a certes un capitaine, mais toujours pas de visibilité sur la trajectoire budgétaire. »