Point d'entrée de la "ville européenne", avec sa structure en pyramide inversée, ce bâtiment datant de 1973 est "l'un des dix chefs d'oeuvre au monde du brutalisme", explique à l'AFP l'architecte Adnen El Ghali. 

Ce style des années 50-70 caractérisé par des formes monumentales sans ornements connaît un fort engouement, ce serait une "grande perte pour le patrimoine mondial", explique cet historien.

En béton et acier, l'hôtel de 416 chambres, bâti par l'Italien Raffaele Contigiani, sur commande du premier président tunisien Habib Bourguiba lors de l'essor du tourisme, a accueilli à son apogée des artistes comme James Brown mais a fermé en 2000 pour des problèmes d'héritage et mauvaise gestion.

Le fonds public libyen Lafico, qui l'a racheté en 2010, a "obtenu toutes les autorisations nécessaires pour la démolition qui a commencé", confirme officiellement à l'AFP son directeur Hadi Alfitory.

Dès l'installation de palissades mi-août, les réseaux sociaux se sont enflammés de dizaines de commentaires révoltés. Une pétition sur "change.org" pour "sauver le paysage urbain" de Tunis et "l'un des plus beaux hôtels de Tunisie, icône brutaliste", a recueilli 6.000 signatures en quelques jours.

Une grande mobilisation est annoncée en septembre. 

Selon M. Alfitory, "diverses expertises" ont montré que "le bâtiment est une ruine et doit être démoli".

Le Lafico met sur la table 150 millions de dollars pour la construction "d'un centre commercial et d'un nouvel hôtel de luxe de 20 étages" (le double de l'actuel) "qui gardera le même concept et la forme de l'ancien bâtiment", assure M. Alfitory.

La société civile refuse que l'édifice disparaisse: "investir et moderniser ne veut pas dire démolir et raser sans se soucier de la mémoire collective et de l'héritage architectural", souligne à l'AFP Amel Meddeb, une députée et architecte.

Cette experte en patrimoine, qui a lancé l'alerte avant l'été sur la délivrance du permis de démolition, dénonce "un flou total sur le projet final", qui entrave toute contestation légale.

- Symbole "géopolitique" -

"Il n'y a aucun panneau officiel sur la nature des travaux en cours, ni d'indications sur le nouveau projet", abonde Safa Cherif, présidente d'Edifices et Mémoires, une association mobilisée depuis une décennie pour "sauvegarder cet emblème de la skyline de Tunis". 

Après avoir échappé à la destruction à deux reprises entre 2010 et 2020, l'Hôtel du Lac avait été encore sauvé à l'été 2022 grâce une campagne de la société civile qui avait poussé le ministère de la Culture à le placer sous protection provisoire.

Mais cette mesure a expiré en avril 2023 et malgré le dépôt d'une expertise "démontrant qu'il peut être restauré", le ministère n'a pas accordé de "protection définitive" et l'a même "retirée", un "virage à 180 degrés", selon Mme Meddeb.

Pourtant, lors de réunions entre les autorités, les architectes et le Lafico, "une proposition très intéressante avait été discutée en septembre 2024 prévoyant une extension en gardant la structure originelle", dit l'experte.

Pour Gabriele Neri, historien de l'architecture au Polytechnique de Turin, "il faut faire preuve de vision. Ces bâtiments, qui ont 50 ans et en auront bientôt 60 ou 100, sont les témoins d'époques très importantes".

L'Hôtel du Lac est "le principal symbole en Tunisie" du "contexte géopolitique des indépendances africaines" quand Bourguiba et ses homologues "voulaient se donner une nouvelle image, moderne et ouverte à l'international", dit-il à l'AFP.

Ce fut aussi une "prouesse d'ingénierie", avec sa base plus petite que le haut et sa charpente métallique venue d'Autriche, souligne l'historien, préconisant de "conserver tout ce qui peut l'être".

Il s'agit de "se réapproprier et valoriser l'architecture de la deuxième moitié du 20è siècle". "En Ouzbékistan d'où je reviens, les autorités ont entrepris de faire classer à l'Unesco les monuments soviétiques des années 70/80", explique-t-il.

Pour l'expert, avec la vogue du "brutalisme", objet de "films comme +The Brutalist+, de documentaires ou guides", "l'Hôtel du Lac pourrait devenir une attraction pour un tourisme culturel de haut niveau".