Comment continuer à communiquer avec les autres pendant la crise sanitaire du Covid-19, lorsque le principal moyen de le faire est de lire sur les lèvres ? Face à ce dilemme, Anissa Mekrabech, atteinte de surdité moyenne bilatérale, a décidé d'agir. « Je me souviens très bien du moment où j'ai eu le déclic, raconte la jeune femme de 31 ans. C'était le 3 avril 2020, je devais récupérer des médicaments en pharmacie. Mais avec la vitre en Plexiglas et le masque, impossible de me faire comprendre. » Généralement, la jeune femme de 31 ans s'appuie sur la lecture labiale pour comprendre ses interlocuteurs, sa surdité partielle l'empêchant d'entendre distinctement.

Un prototype en quelques semaines

« J'avais déjà eu l'idée de créer un masque inclusif permettant la lecture labiale. Environ deux semaines avant, devant le discours d'Emmanuel Macron annonçant le premier confinement, j'ai commencé à dessiner un premier prototype. Mais je ne l'ai pas trouvé fantastique et j'ai mis l'idée de côté. C'est en me retrouvant coincée face à la pharmacienne que je me suis rendue compte qu'il y avait un véritable besoin », poursuit Anissa Mekrabech.

Déjà aguerrie à la création puisqu'elle conçoit et fabrique des sacs à main à son compte depuis près de deux ans, cette microentrepreneuse ne tarde pas à mettre au point un premier prototype satisfaisant : un masque lavable 20 fois et offrant une bonne respirabilité. L'entrepreneuse l'envoie fin mai 2020 à la Direction Générale de l'Armement (DGA), afin de réaliser les tests nécessaires avant la commercialisation grand public. Et reçoit une dizaine de jours après son feu vert. Elle crée une entreprise dédiée, Asa Initia, avec sa soeur Souad Mekrabech et une amie commune, Aïda Najjar.

Démarrage (trop) rapide

Entre-temps, Anissa Mekrabech crée le site internet masqueinclusif.com et démarche les médias pour faire parler de la cagnotte en ligne qu'elle a ouverte sur Go Fund Me. « L'objectif était de récolter 5.000 euros pour financer la fabrication des premiers masques, explique-t-elle. Après un article dans 20 minutes, tout a décollé très vite et nous avons collecté plus de 18.500 euros en deux mois. » La SNCF décide de soutenir l'initiative et commande plusieurs masques pour ses collaborateurs. Elle alloue également une subvention de 2.000 euros à la toute jeune entreprise.

« Tout a été très vite, on ne s'attendait pas à cela », confie l'entrepreneuse. Le projet a rapidement fait parler de lui alors que les entrepreneuses devaient encore sourcer les matériaux et mettre en place un process de production des premiers masques. Un contrat de licence est passé avec un partenaire pour gérer dans un premier temps la production et la distribution jusqu'à l'automne 2020. « Ensuite, nous avons repris la main et collaborons désormais avec un prestataire dans le nord de la France », précise la dirigeante.

Séance de rattrapage

Ce changement de process a toutefois eu des incidences sur l'activité d'ASA Initia. D'autant qu'en parallèle, le port du masque est devenu obligatoire dans l'espace public, et les demandes se sont mises à pleuvoir. « Au cours du mois d'octobre, nous avions accumulé un retard monstre et avions des difficultés à livrer nos clients, qui sont à 70 % des professionnels et notamment des administrations », continue Anissa Mekrabech.

Pour s'en sortir, l'entreprise basée à Toulouse a embauché, principalement des préparateurs de commandes, la production étant externalisée. « En novembre 2020, nous avons mis les bouchées doubles pour rattraper notre retard et envisager l'avenir. Aujourd'hui, nous sommes cinq associés, trois salariés et une alternante. Nous pouvons désormais expédier la commande le jour même alors que nous avions jusqu'à 8 semaines de retard fin 2020. » Asa Initia a également stocké des matières premières pour mieux anticiper les commandes et éventuels aléas côté fournisseurs. Actuellement, l'entreprise est capable de produire et expédier 40.000 masques par semaine.

« Nous réfléchissons à démarcher davantage les commerces pour avoir un réseau de distributeurs physiques et ainsi rendre nos masques plus accessibles. Pour le moment, ils ne sont pas très connus et surtout utilisés par des familles de personnes sourdes ou malentendantes dans la sphère privée. Mais ces masques sont destinés à tous, car au-delà de la lecture labiale, ils permettent de voir les sourires et expressions du visage », commente Anissa Mekrabech.