Donner la parole « au terrain ». Alors qu'une cinquième vague de Covid frappe l'Hexagone, « Les Echos » sont partis à la rencontre de dirigeants de PME et d'ETI de différentes régions et secteurs d'activité, afin de savoir comme ils traversent la crise du Covid et quelles sont leurs préoccupations pour 2022.

Inflation, boom des ventes, difficulté d'approvisionnement, de recrutement, départs en série de salariés, décalage avec les attentes des jeunes vis-à-vis de l'entreprise, remise en cause du juste-à-temps... Nous publions sur deux jours une série de témoignages, expliquant comment des dirigeants analysent l'impact de l'épidémie et vivent la reprise à cinq mois de l'élection présidentielle. Bonne lecture !

« J'ai refusé des clients chaque semaine, faute de personnel »

ACSED Activité : services à la personneChiffre d'affaires : 650.000 euros attendus en 2021Effectifs : 26 salariésLocalisation : Nice (Alpes-Maritimes)

Quand « Les Echos » ont contacté Léa Sorabella, elle était en train de faire le ménage. « A partir de mars, nous avons cherché du personnel pour la saison afin de pallier les congés d'été, les congés maternité et l'accroissement de l'activité, mais nous n'avons trouvé personne. Je n'avais jamais vu cela auparavant », explique la dirigeante. Sa société de 26 salariés, Acsed, fournit des services aux particuliers, de type ménage, repassage ou garde d'enfants à Nice, mais intervient aussi dans les locations saisonnières, les bureaux et les cabinets de professions libérales.

Trouver de la main-d'oeuvre est le problème numéro un de Léa Sorabella. « Nous confirmons les entretiens prévus, la veille à 17 heures. Souvent, les personnes répondent qu'elles viennent et après on n'entend plus jamais parler d'elles », dit-elle. Résultat : une saison aux allures de long tunnel. « L'été a été un enfer. Pour maintenir les prestations auprès des clients à l'année et absorber le surplus saisonnier, il a fallu surcharger les équipes. Moi-même, j'ai passé 80 % de mon temps sur le terrain. On a tous fini épuisés », dit-elle. Léa Sorabella déplore l'occasion manquée d'augmenter son chiffre d'affaires. « J'ai refusé des clients chaque semaine, faute de personnel. Durant l'été, les gens me disaient 'attendez, pour quelques centaines d'euros de plus, je préfère aller à la plage'. Dans les métiers de service, on est tous confrontés à ce problème », s'exclame-t-elle.

Septembre a marqué la première semaine de vacances de Léa Sorabella depuis deux ans. Au retour, les choses se sont améliorées avec le recrutement de trois personnes. Mais trois ou quatre de plus seraient nécessaires. « Il y a eu un mouvement sur le marché du travail à l'automne avec plus de personnes en recherche, mais les exigences salariales sont aussi plus importantes », observe la jeune femme. Léa Sorabella pense que les salariés ne sont pas assez payés au vu du coût de la vie, mais juge impossible de faire plus au regard des charges, des taxes et des frais de structures de sa société. Elle va déjà revoir ses tarifs pour absorber la deuxième hausse du SMIC de cette année. La dirigeante, qui rembourse un PGE de 95.000 euros depuis avril, pense qu'un boom des faillites aura lieu l'an prochain.

« La disponibilité des produits s'est encore tendue »

Groupe Pommier Activité :fabrication et distribution d'accessoires pour les carrossiers et les constructeurs de camionsChiffre d'affaires 2021 :80 millions d'euros attendusEffectifs : 300 salariésSiège : Saint-Ouen-l'Aumône (Val-d'Oise)

Pommier vit l'« effet Kiss Cool » de la pénurie de puces. Spécialisée dans la fabrication et la distribution d'attelages et de fixations pour les carrossiers et les constructeurs comme Iveco ou Renault Trucks, l'ETI ne se pensait pas en première ligne. « Mais quand un carrossier ne peut pas livrer des véhicules, faute de GPS, il retarde sa production et donc ses commandes. Quand la carte électronique d'une machine arrive au bout de quatre mois au lieu de deux jours, on doit bricoler pour continuer à produire », dit Jean-Patrick Sauvy, PDG de l'ETI de 300 salariés. De façon générale, « la disponibilité des produits et des matières s'est encore tendue depuis l'été ». Elle a même un impact financier. « Beaucoup d'entreprises ont des problèmes de trésorerie parce qu'elles ne peuvent pas facturer leur production alors qu'elles ont consommé des matières et du temps/hommes », alerte le dirigeant, qui a vu des partenaires se mettre en défaut de paiement. Ces tensions sur les approvisionnements ont poussé la société à travailler avec des fournisseurs européens plutôt qu'avec leurs concurrents asiatiques.Les prix des matières ne sont pas un sujet. « Il n'y a pas de discussions sur les prix. Ils augmentent, on paye et on répercute sur la facture parce qu'on ne peut pas absorber cela dans nos marges », dit Jean-Patrick Sauvy. L'ETI en est à sa troisième hausse de tarifs cette année. C'est la deuxième fois que cela arrive en vingt ans.

Le dernier défi, c'est le recrutement. « La génération des millennials est en quête de sens. Elle est plus exigeante et plus versatile », constate Jean-Patrick Sauvy. Un jeune qui arrive en alternance peut repartir au bout d'une semaine si cela ne lui plaît pas. « Le Covid a aussi amené des collaborateurs à se poser des questions sur ce qu'ils voulaient faire de leur vie. » Et de citer l'exemple d'un logisticien de cinquante ans qui a quitté Pommier pour devenir paysagiste dans la Creuse. Pour autant, le dirigeant juge n'avoir que de « bons problèmes ». « Lors du premier confinement, tout s'effondrait autour de nous. Chacun cherchait à sauver sa peau et les relations entre les entreprises se sont beaucoup tendues. » Aujourd'hui, le carnet de commandes est plein. Le groupe, qui a quatre usines en Europe, va renouer avec son chiffre d'affaires de 2019, à 80 millions d'euros, après une chute de 20 % en 2020.

« Prendre soin des salariés, c'est un moyen de gagner en performance »

Cadiou Activité :fabrication de portails et de clôturesChiffre d'affaires 2020/21 :92 millions d'eurosEffectifs :630 salariés (CDD et intérim compris)Localisation : Locronan (Finistère)

Voilà quelques semaines, Emmanuelle Cadiou a commandé des vélos électriques pour ses employés. Ils seront mis à disposition au printemps pour aller au bourg acheter un sandwich ou à la plage, à 5 kilomètres. « Prendre soin des salariés, c'est pour moi un moyen de gagner en performance. Mes copines cheffes d'entreprises agissent de la même manière alors qu'il y a sans doute des hommes qui n'osent pas, de peur d'être pris pour des faibles », explique la patronne du fabricant de portails et de clôtures. Salle de sport, assistante sociale, vélos électriques... Cadiou travaille sa marque employeur. Il faut dire que recruter est vital pour cette ETI installée à Locronan (Finistère). « Sur l'exercice clos au 31 août, notre croissance a été exceptionnelle, avec un chiffre d'affaires de 92 millions d'euros, contre 62 millions un an avant », indique la dirigeante de quarante-quatre ans. Portée par le boom du marché du jardin, la société a mis en place une équipe de nuit en janvier, afin d'augmenter les capacités de production d'un tiers.

Mais comment faire pour trouver de la main-d'oeuvre alors que toute l'industrie se plaint des difficultés de recrutement ? Depuis 2016, l'ETI a mis le cap sur la formation interne avec des ateliers-école de trois semaines, suivis généralement de CDD, puis de CDI. « On n'a pas besoin d'avoir un diplôme pour savoir monter un portail. Cadiou donne sa chance à tout le monde. Nous avons par exemple beaucoup de militaires en reconversion, mais aussi de plus en plus de femmes, qui pensaient que ce n'était pas pour elles. » Trois sessions de 8 stagiaires ont lieu par an.

Cette année, les besoins ont imposé un important recours à l'intérim. « L'intérim est plus difficile à gérer. On peut parfois avoir des intérimaires qui partent quinze jours dans le sud de la France du jour au lendemain. Sur 2021-2022, nous partons sur un programme d'ateliers-écoles plus ambitieux », dit Emmanuelle Cadiou. Victime d'une cyberattaque en 2020, l'ETI de 630 personnes gère aussi un approvisionnement plus compliqué qui impacte les délais de livraison. Les hausses de prix des matières premières sont directement répercutées aux artisans. Pour autant, les perspectives restent très bonnes. Combien de temps cela va-t-il durer ? « Il n'y a pas de référence à la situation actuelle », dit Emmanuelle Cadiou, « mais je suis habituée à naviguer à vue. »

« Le retour de l'inflation semble inéluctable »

L'Esturgeonnière Activité : production de caviar de marque PerlitaChiffre d'affaires 2021 : 3,9 millions d'eurosEffectifs : 19 salariésLocalisation :Le Tech (Aquitaine)

Michel Berthommier ne se fait pas d'illusions. « Le retour de l'inflation semble inéluctable. Les milliards déversés par les banques centrales auront des conséquences sur l'économie », dit-il. Le chef d'entreprise, qui dirige une ferme productrice de caviar sur le bassin d'Arcachon, a vu le coût des matières premières bondir de 30 à 35 % sur un an et ceux de l'énergie de 25 %. « On a débuté l'année avec le blé à 160 euros la tonne et on est passé par des pics à 280 euros. Je n'ai jamais vu une telle volatilité dans toute ma carrière », s'exclame-t-il. Le dirigeant a décidé de ne pas augmenter ses prix en octobre, mais prévoit de le faire en janvier. Un choix lié à l'évolution de ses débouchés. Plus rémunératrices, les ventes de détail (épiceries, caves, ventes à emporter) ont explosé en 2020-2021. Ce qui a donné les moyens à la PME d'absorber une hausse des coûts. « Des années comme 2020, je suis prêt à en refaire tous les ans », dit Michel Berthommier.

Voilà douze mois, l'inquiétude était pourtant à son comble. Avec le deuxième confinement, les ventes avaient baissé de 40 % en novembre. Or l'activité est saisonnière. L'Esturgeonnière, sa ferme piscicole, réalise trois quarts de son chiffre d'affaires en novembre-décembre. Au final, les achats se sont concentrés sur un mois. « Les ventes de décembre 2020 ont été extraordinaires. C'était féérique », raconte le dirigeant. La PME de 19 salariés a littéralement surfé sur le boom du commerce de proximité. Cette année, les choses se présentent encore très bien. La demande mondiale est forte et les producteurs chinois de caviar rencontrent visiblement des problèmes d'élevage. « Je suis bluffé par notre activité à l'export », dit-il. La société, qui avait pris un PGE de 500.000 euros, a décidé de l'amortir sur l'échéance la plus longue possible. Michel Berthommier y voit un moyen de s'assurer de la trésorerie dans un métier où la demande est imprévisible. Le chiffre d'affaires de l'Esturgeonnière devrait tutoyer les 4 millions d'euros cette année pour une production d'au moins 3,5 tonnes. « On est à fond dans les bassins et on traque le moindre poisson qui présente la possibilité de faire du caviar. »

« Le business a tendance à revenir en Europe »

Arcom Industrie Activité : négoce et usinage de piècesChiffre d'affaires 2020 : 6,5 millions d'eurosEffectifs : 50 salariésLocalisation :Saint-Pierre-en-Faucigny (Haute-Savoie)

Sébastien Gaillard a le sourire. Spécialisée dans le négoce et l'usinage de pièces, sa société, Arcom Industrie, devrait voir son chiffre d'affaires progresser de 30 % en 2021 pour approcher les 9 millions d'euros. Un joli rebond après des revenus 2020 quasiment divisés par deux par la crise de l'aéronautique et de l'automobile, à 6,7 millions d'euros. Pour traverser la tempête, le dirigeant s'est appuyé sur deux atouts : « Nous avons un bon climat social, c'est une grande force pour surmonter les difficultés. » Et puis des projets, comme la conception d'une poignée autodésinfectante. « Quand on est sous-traitant, il faut rester tout le temps en mouvement. Plutôt que de se lamenter sur notre sort, nous avons profité de l'année pour former la moitié des effectifs. C'est un moyen de conserver les gens en éveil », explique le dirigeant. La PME, qui n'a pas utilisé son PGE de 500.000 euros, a aussi acheté de nouveaux équipements, via une aide de 1 million d'euros, issue du plan de relance. « Cela nous a permis de toucher de nouveaux clients dans le sport, les biens d'équipement et même l'aéronautique. » La cinquième vague n'inquiète pas les dirigeant. Sa seule crainte serait que l'Etat lui demande un jour de faire vacciner tous ses salariés. Aujourd'hui, Sébastien Gaillard constate un changement de stratégie des donneurs d'ordre, sans savoir si ce sera durable ou pas. « Le business a tendance à revenir en Europe. Il y a plus de productions rapatriées que de délocalisations. Quand un client lance une nouvelle série, il ne fait plus forcément une consultation à l'autre bout de la terre », dit-il.

Le dirigeant s'inquiète néanmoins d'une pénurie de semi-conducteurs, qui pourrait retarder des mises en production de clients et donc des commandes. Comme toute l'industrie, la PME ressent aussi les tensions sur les matières premières. « Il n'y a pas une seule matière sans problème d'approvisionnement. Les prix sont en hausse de 10 à 20 % sur un an en moyenne », dit Sébastien Gaillard. Sa stratégie vis-à-vis des clients ? « Nous leur promettons de baisser nos prix dès que les cours redescendront. »