Une entreprise veut changer la couleur de la moquette en arrivant dans ses nouveaux bureaux ? Hop ! A la benne, les dalles presque neuves qui avaient été posées l'année dernière. Un maître d'oeuvre précautionneux a commandé des cloisons en trop ? Elles connaîtront le même sort à la fin du chantier, au lieu d'être réutilisées sur un autre projet.

De quoi alimenter les 42 millions de tonnes de déchets produits chaque année par le secteur du bâtiment, soit plus que les ordures ménagères jetées par les particuliers. En encourageant la production de matériaux neufs plutôt que la réutilisation de ceux en bon état, ce gâchis grève aussi le bilan carbone déjà peu reluisant du secteur (26 % des émissions de CO2 de la France). Les pouvoirs publics commencent à agir : deux nouvelles réglementations en cours d'élaboration, la REP bâtiment et la RE2020, devraient encourager la filière du réemploi selon des modalités qui restent à déterminer.

Quelques nouveaux acteurs se sont également attaqués au problème : des start-up comme Cycle-Up, Remix ou Backacia ont mis en place des plateformes pour que des entreprises puissent vendre à d'autres les matériaux qu'elles n'ont pas utilisés sur leurs chantiers. Mais si les produits sont disponibles, la demande peine à suivre. La filière reste donc marginale : moins de 1 % des matériaux de chantiers sont réemployés.

Simplifier la démarche

Groupama Immobilier a décidé de mettre fin à cet état de fait, en s'attaquant à la massification de la demande en matériau de réemploi dans l'exécution courante des grands chantiers. L'idée a séduit 27 maîtres d'ouvrage, et non des moindres : Altarea, BNP Paribas Real Estate, Bouygues Immobilier, Crédit Agricole Immobilier, sans oublier Gecina, Cogedim, Engie, Orange... Ils représentent deux millions de mètres carrés bâtis chaque année en France. Le Booster du Réemploi, piloté par l'IPFEB et A4MT, est officiellement lancé lors du Mipim Urban Forum de Paris en septembre 2020. Seul regret pour le moment : l'absence de décideurs publics.

Mais selon le directeur de l'Institut français pour la performance du bâtiment (IPFEB) et de l'association A4MT, Cédric Borel, plusieurs d'entre eux, dont des bailleurs sociaux, se montrent intéressés par l'initiative. Pour entrer dans le Booster et avoir accès aux services proposés, les membres doivent s'acquitter d'un abonnement de 20.000 euros et s'engager sur cinq projets par an. Leur objectif : simplifier la démarche du réemploi, pour réussir à intégrer 5 % de matériaux d'occasion dans la réalisation de 450 chantiers en trois ans.

Jusqu'à présent, une dizaine de produits sont concernés : faux plafonds, faux planchers, sanitaires, mobilier, parquet, moquette, cloisons démontables, luminaires... auxquels devraient bientôt se joindre les tableaux électriques et la serrurerie. Seuls ces matériaux dits de « second oeuvre » - qui sont utilisés à l'intérieur du bâtiment - sont pour l'instant classés comme réemployables, soit environ 10 millions de tonnes de déchets potentiels par an.

Grosses économies

Depuis son lancement, 93 projets ont été lancés au sein du Booster du Réemploi, représentant environ 1 million de mètres carrés. Parmi ces chantiers, il y a, par exemple, l'opération Métal 57 visant à étendre le siège de BNP Paribas Real Estate à Boulogne-Billancourt, ou la rénovation de l'ancien consulat de Chine par Groupama Immobilier. « Gecina, pour le projet l1ve, avenue de la Grande-Armée à Paris, a réussi à éviter 80 tonnes de déchets en réutilisant certains éléments de gros oeuvres de la façade pour faire des dalles de béton dans le parking », s'enthousiasme aussi Cédric Borel.

L'IFPEB et le Centre scientifique et technique du bâtimen ont calculé que 1.000 mètres carrés de réemploi permettraient d'économiser 44 tonnes de déchets, 67 tonnes d'équivalent CO2 et plus d'un million de litres d'eau.