Après deux années de pandémie, la sécurité privée, comme d'autres secteurs, n'échappe pas à la crise des vocations. « Nous avons un déficit d'attractivité, donc de ressources humaines : on compte 180.000 agents de sécurité, il en manque 20.000 pour répondre à la demande, alors même qu'avec les Jeux Olympiques de Paris 2024, il faudra en former 22.000 supplémentaires . Soit une carence de 42.000 collaborateurs », résume Luc Guilmin, patron de Securitas France et président du Groupement des entreprises de sécurité privée (GES).

Cette impossible équation sera au coeur du congrès du GES qui se tient à Annecy ces 22 et 23 septembre. « La situation est très compliquée. Il y a un problème de rémunération avec l'inflation, une grille de classification trop rigide qui cloisonne et freine les évolutions de carrière, une montée des agressions à l'égard des agents de sécurité privée qui ne sont pas armés… Tout cela est dissuasif », poursuit Luc Guilmin.

Tissu atomisé

Actuellement, 80 à 85 % des agents sont payés au SMIC. Lundi 19 septembre, les employeurs ont proposé aux syndicats une revalorisation salariale de 7,5 %, sur toute la grille, applicable au 1er janvier prochain. Le projet en cours de négociation est également de revoir les classifications de métiers pour permettre de placer le premier niveau salarial d'agent de sécurité 10 % au-dessus du SMIC. « Mais l'enjeu est aussi de revaloriser les rémunérations de façon non linéaire. Certains métiers, par exemple comme la prévention contre le vol, exigent davantage de compétences et doivent être relevés en conséquence », note le président du GES.Pas toujours évident pour le tissu très atomisé des petites entreprises de sécurité, avec une structure de coûts composée essentiellement de la masse salariale. Encore faut-il que ces hausses puissent être répercutées sur les clients, avec un argument de poids pour les convaincre : « si on ne trouve pas d'agents à recruter, la sécurité de votre site est compromise », résume le dirigeant.

Profession très réglementée

Autre frein à l'embauche : le fait que la profession soit très réglementée. La loi sécurité globale a durci les conditions d'accès pour les étrangers hors Union européenne : il faut être depuis cinq ans sur le sol français et maîtriser la langue. « Cela tarit le flux de travailleurs immigrés qui pouvaient ainsi s'intégrer. Un dialogue est mené avec le ministère de l'Intérieur et le Conseil national des activités privées de sécurité qui délivre les cartes professionnelles pour assouplir les textes », précise encore le président de Securitas France.Mais le compte à rebours a commencé. Les appels d'offres pour Paris 2024 sont en cours, avec une sélection des prestataires attendue pour fin 2022 - début 2023. Pas moins de 150 lots ont été publiés, ce qui paraît au GES plus raisonnable que de tout concentrer sur une ou quelques grosses entreprises comme cela avait été le cas pour les JO de Tokyo en 2020 et de Londres en 2012 : si le choix au Japon s'était avéré concluant, il avait abouti à un fiasco en Angleterre et l'armée avait été contrainte de venir en renfort.Si la Coupe du monde de rugby l'an prochain devrait se dérouler sans trop de difficultés, les matchs étant répartis sur l'ensemble du territoire, le défi des Jeux Olympiques est tout autre du fait de la concentration des événements en région parisienne, sur une durée courte et dans des lieux souvent éphémères qui ne font pas l'objet d'un gardiennage habituellement. « Il faudrait que toutes les entreprises de sécurité privée de France convergent vers Paris, en plein été, alors même qu'il y aura tous les festivals à surveiller. Impensable ! » résume Luc Guilmin.La solution passe donc par des formations plus courtes, de 105 heures au lieu des 175 heures obligatoires, au statut d'agent de sécurité événementielle, partiellement à distance pour attirer des étudiants. Une formation que l'Etat prendrait en partie à sa charge. La requête qui semble avoir été entendue par le ministère de l'Intérieur.Un pari risqué toutefois. Lors du colloque du CDSE (Club des directeurs de sécurité des entreprises), à Issy-les-Moulineaux en décembre 2021, un syndicaliste soulignait le non-sens, sur un événement hautement sensible comme les Jeux Olympiques, de rogner sur la formation au lieu de la renforcer. Pour le GES, il suffit que des agents seniors encadrent les juniors ou que ces derniers soient affectés à des missions moins sensibles. Faute de combattants, le secteur en rabat sur ses prétentions…Au-delà des JO, le GES souhaite à l'avenir pouvoir recourir aux mécanismes de l'alternance/apprentissage pour venir à bout de ces pénuries de main-d'oeuvre. Actuellement, ce n'est pas possible car un agent de sécurité ne peut être envoyé sur le terrain sans ses 175 heures de formation initiale. « Tous ces enjeux et d'autres encore, comme celui de la de sécurité incendie, soumise à des obligations moins strictes alors que ces agents surveillent des installations sensibles, ne seront pas réglés d'ici à Paris 2024. Mais en menant de front plusieurs dossiers, nous voulons essayer d'avancer au maximum », conclut Luc Guilmin.