Dix ans au volant et une mise en retrait. Il y a quelques jours, Benjamin Gaignault a annoncé qu'il lâchait la direction d'Ornikar​, le spécialiste des auto-écoles en ligne. Une décision mûrement réfléchie pour cette figure de la French Tech dont l'aventure entrepreneuriale a été intense. A ses débuts, la start-up qui a disrupté le marché des auto-écoles a dû batailler plusieurs années dans les tribunaux pour faire plier les acteurs traditionnels, furieux de l'arrivée de ce concurrent. A l'aise à l'oral, Benjamin Gaignault a personnifié ce combat en intervenant souvent dans les médias.

La jeune pousse a ensuite connu une forte traction et a attiré les investisseurs. En 2021, elle a levé 100 millionsauprès du fonds KKR. Un investissement XXL qui devait notamment servir à financer sa diversification dans l'assurance. L'idée d'Ornikar était d'accompagner les jeunes conducteurs, une fois le permis en poche, avec des assurances sur mesure.

Ce virage serré a conduit Benjamin Gaignault à s'interroger sur son rôle de patron. Et à prendre la décision de céder sa place à Philippe Maso y Guell Rivet, un ancien d'AXA, de Covéa et de MMA Assurances, qui a rejoint Ornikar en 2022 pour développer l'activité assurantielle de la société. Cette dernière doit devenir la principale source de revenus de l'entreprise (contre environ 15 % à ce jour).

« L'assurance, c'est un métier hyper technique, commente Benjamin Gaignault. Philippe a beaucoup plus de raisons que moi d'occuper ce poste. Il a toujours 17 coups d'avance et réfléchit trois fois plus vite ! Je suis sûr qu'il pourra créer beaucoup plus de valeur. » L'évolution du marché du capital-risque a aussi pesé dans sa réflexion. « Je sais faire de la croissance à tout prix », lâche-t-il. Une stratégie qui a valu à Ornikar de jouir d'une côte élevée chez les investisseurs et d'être citée parmi les potentielles licornes de la French Tech. Mais cette philosophie est beaucoup moins en vogue en ce moment.

La démission d'un patron ou d'une patronne fait partie de la vie d'un écosystème en plein développement. Et les raisons expliquant un retrait peuvent être multiples. Après neuf ans à la tête de Cardiologs​, jeune pousse qui a développé une solution novatrice d'interprétation automatique des électrocardiogrammes (ECG), Yann Fleureau vient de transmettre le flambeau à France Schwarz. Une décision consécutive au rachat de la medtech par Philips. « Je ne m'étais pas fixé de date limite de départ. Mais il est apparu naturel que je parte car la mission allait s'apparenter à celle de cadre dirigeant dans un grand groupe », explique-t-il.

Il y a aussi des départs douloureux. Après deux ans difficiles, le fondateur de Meero​, Thomas Rebaud a démissionné au profit d'un de ses proches, Gaétan Rougevin-Baville, censé incarner un nouveau départ.Récemment, les fondateurs de Solendro ​ont affirmé avoir été débarqués et « spoliés » par leurs investisseurs (Breega, etc.). Une version fermement contestée par ces derniers, qui dénoncent des propos calomnieux. L'affaire se joue dans les tribunaux. La Cour de cassation doit se prononcer sur les conditions de leur révocation.

« Question d'ego »

Dans un registre très différent, Olivier Goy a quitté la direction de la fintech October après avoir appris qu'il était atteint de la maladie de Charcot. Cette figure appréciée de la French Tech avait alors confié vouloir « donner à October ​toutes les chances de ne manquer aucune opportunité à cause de [s]a santé ». Quel que soit le scénario, le retrait d'un fondateur est toujours riche en émotions. « C'est délicat pour une question d'ego », observe Benjamin Gaignault. Il faut apprendre à se détacher de l'opérationnel, parfois dans l'intérêt supérieur de sa société. Certains entrepreneurs le vivent comme un soulagement, d'autres décrivent une « petite mort ».

Les départs sont rarement complets. Les fondateurs conservent, en général, des actions dans la société, voire une place au conseil d'administration. C'est le cas de Benjamin Gaignault, qui continuera à jouer les VRP pour Ornikar en assurant, par exemple, les discussions avec les investisseurs. « C'est la seule chose que je fais mieux que Philippe », dit-il en riant. Quitter la direction d'une start-up présente aussi des avantages. Yann Fleureau compare cette phase à une période de « jachère ». « On reprend de l'énergie et on est moins stressé. Je n'ai plus 150 décisions à prendre par jour », glisse-t-il. Cela permet de voir davantage sa famille, de se remettre au sport ou de se plonger dans des nouvelles lectures. « L'éventail des possibles est très excitant, mais aussi un peu effrayant », poursuit l'ancien dirigeant de Cardiologs.Benjamin Gaignault et Yann Fleureau ne devraient pas s'ennuyer longtemps. Le premier planche déjà sur une nouvelle start-up - dont il ne sera pas le patron - et le second se voit replonger dans le bain. Une aubaine pour les investisseurs, qui aiment beaucoup ce genre de profil. Mais Yann Fleureau n'est pas pressé. « L'idée, c'est de ne pas se jeter sur la première idée venue. »