Premier long métrage de Jean-Bernard Marlin, cette histoire d'amour entre "Zachary", un jeune des quartiers nord de Marseille à peine sorti de prison, et "Shéhérazade", ancienne camarade de collège devenue prostituée, a trusté les récompenses depuis un an. Le couronnement, ce seront les César, en février, avec trois statuettes, dont celles de meilleur espoir féminin et masculin pour Kenza Fortas et Dylan Robert.

Ni "Zach" ni "Shéhérazade" ne sont là vendredi avec le réalisateur, aux Baumettes, pour rencontrer les détenus. Mais "Ryad", le meilleur pote de "Zach", alias Idir Azougli, est au rendez-vous.

Comme Dylan Robert, Idir, 23 ans, a connu la vie derrière les barreaux. Aux Baumettes justement. "Je sais ce que vous pensez, ce que vous ressentez", lâche-t-il timidement aux détenus, casquette à l'envers sur le crâne, jean's lacéré et sweat "Sounds of Marseille" sur le dos. Un minot marseillais toujours, même si sa carrière d'acteur a pris un coup d'accélérateur depuis ce premier rôle, avec un film pour Netflix et un téléfilm pour France 2.

Cette projection-débat entre une vingtaine de jeunes détenus des Baumettes et le réalisateur et l'acteur de "Shéhérazade" est organisée par Lieux Fictifs, une association marseillaise qui intervient dans la prison pour une formation à l'audiovisuel. Le cadre: le SAS, la Structure d'accompagnement vers la sortie des Baumettes, première du genre en France.

Et le dialogue est direct, dans cette salle de cinéma improbable, bricolée avec des fauteuils récupérés lors de la fermeture du cinéma Le Mazarin à Aix-en-Provence, et cachée derrière une cloison faisant office de décor dans les 250 m2 de l'espèce de hangar qui sert de studio de tournage aux détenus en formation.

L'argent gagné est bien sûr une question récurrente. 400 euros par jour de tournage sur "Shéhérazade", répond Idir. "2.800 euros par semaine !", calcule à voix haute un jeune détenu, ébahi. Une fortune pour lui.

"C'est un film 100% marseillais. J'ai grandi à Marseille, les acteurs, non professionnels, sont tous marseillais. C'était leur première fois à tous", explique Jean-Bernard Marlin, le réalisateur. Et la frontière entre le film et la vraie vie est ténue.

- "J'appartiens à l'Etat" -

L'un des détenus reconnaît l'actrice qui joue la mère de "Zach": "C'est Nabila, c'était une camarade de classe", lance-t-il. Quant au foyer Calendal, fréquenté par "Zach", plusieurs jeunes détenus l'ont aussi connu. Comme "Zach", ils y ont fait le mur. 

Idir Azougli reconnaît dans le public plusieurs visages qu'il a croisés, au hasard des rues de Marseille. "Toi, t'es pas de l'Estaque ?", lance-t-il à Jamel, 26 ans. Bingo, ils se connaissent effectivement. "Marseille, c'est un village", dit Jamel en riant. 

Les détenus semblent tout droit sortis du film. Comme les personnages, les survêtements de foot sont leur tenue passe-partout. Manchester United, Juventus, Bayern Munich, Olympique de Marseille, l'Europe du football s'affiche fièrement. Comme les personnages du film, ils sont souvent des quartiers nord de la cité phocéenne.

Comme Idir, le hasard, la chance, auraient pu les conduire devant la caméra. Il sortait de prison et était suivi par un conseiller d'insertion et de probation quand il est casté, en pleine rue, "la veille du ramadan", en 2017. "Au début je voulais pas le faire. Et puis voilà", explique-t-il, sourire enfantin.

"C'est ce tournage qui m'a remis sur le droit chemin. Sinon je serais assis là avec vous", lâche-t-il. Orphelin depuis des années, il est pupille de l'Etat: "En fait j'appartiens à l'Etat", concède-t-il, tout naturellement. 

"Idir, il a eu une vie qui rend plus grand", explique Fabien Rigaud, son conseiller insertion de l'époque: "Mais il a su saisir sa chance". "La base, c'est qu'il faut croire en ses rêves", confirme le jeune homme: "Mais sur le Coran mon frère, demain, si ça s'arrête, pas de problème, je reprendrai ma vie normale".

"J'espère qu'on aura une vie comme tous les gens normals", souffle "Zach" à la fin du film à "Shéhérazade", venue le voir derrière les barreaux où il se retrouve pour avoir voulu la venger. Un rêve partagé par les détenus présents: "C'est une belle histoire" lâchent-ils, unanimes.