Aujourd'hui, le temps est venu de me projeter vers d'autres aventures. Comme chaque personne dans le contexte actuel, j'ai eu besoin de réfléchir à l'avenir et décidé d'aller développer d'autres projets dans un secteur qui est, pour moi, une passion et le fil rouge d'une vie », a déclaré en un tweet, le 8 février, Amélie Castera-Oudéa, quarante-deux ans. Comme la directrice de l'e-commerce, de la data et du digital de Carrefour, ils ont entre 35 et 45 ans, une bonne connaissance de leurs atouts professionnels, mais, le temps passant et la crise sanitaire et économique du Covid-19 perdurant, ils sont en plein questionnement. Cadres supérieurs et intermédiaires à haut potentiel, nombre d'entre eux trépignent d'impatience : entre 35 et 45 ans, beaucoup reste à faire, mais la difficulté est de parvenir à tout concilier, l'envie d'évolution professionnelle, un équilibre de vie personnelle, une quête de sens, une conscience sociétale...

Attendre n'est pas un projet

« Mariage, enfants, emprunts, conséquences délétères du coronavirus, l'engrenage semble sans fin. Mais l'effet Covid nous donne aussi le courage de reprendre le contrôle sur nos vies pour effectuer un choix éclairé », observe une juriste trentenaire, citant ce « PR » de la mode de quarante-trois ans qui, en plein confinement, a mis bénévolement son talent de communicant au service de l'AP-HP, enchaîné un CDD puis un CDI, content de donner un autre sens à sa vie. Comme lui, beaucoup aspirent au changement, souvent au sein d'une même société, tel cet acheteur de trente-cinq ans qui briguait la direction d'une unité opérationnelle : « Le poste m'a filé sous le nez et j'ai compris que j'avais une obsession paradoxale : devenir manager, alors que j'adore le terrain, la négo... Après avoir songé à partir, je me suis dit je pouvais de façon continue enrichir mon poste d'expert tout en préparant, cette fois avec plus d'à-propos, le tournant professionnel auquel j'aspire avant mes quarante ans ».

Car, bien entendu, attendre n'est pas un projet. S'il faut patienter, autant mieux comprendre à quoi on contribue. « Ce qui m'importe, c'est d'empoigner les défis à pleines mains, avec une alternance d'ajustements, de remises en question et de détermination », confie Laure Maumus, quarante-trois ans. Cette consultante internationale du secteur de l'hôtellerie-restauration et alimentaire a quitté Cushman & Wakefield pour un projet qui lui tenait à coeur - ouvrir un restaurant - alors qu'Apple lui proposait un poste en Californie. Puis, elle a enchaîné d'autres aventures. « J'aime viscéralement le challenge s'il me met en appétit, comporte un élément international, une complexité et une forte dimension intra-entrepreneuriale. Cela dépasse salaire, carrière, titres ! » poursuit celle dont le Covid-19 a arrêté net le tour du monde en Thaïlande. « Les titres ? Pour certains, ça n'a pas d'importance, mais bon nombre préféreront toujours être 'directeurs' plutôt que 'responsables'. Ils revendiquent un titre par envie de clarté, pour ce que cela raconte d'un parcours professionnel ou à l'intérieur de l'entreprise, et ce qu'ils supposent d'interactions » , tempère Chloé Beauvallet, quarante-sept ans, directrice générale de Sitel France.

Manque d'appétit pour la gestion d'un projet après son défrichage et développement, envie d'un meilleur équilibre de vie, désaccord profond sur des valeurs, environnement de travail trop bureaucratique... Les 35-45 ans quittent leur entreprise pour des raisons précises, dans le cadre d'une prise de risque maîtrisée ou bien d'un quitte ou double. « Ils évaluent constamment la valeur qu'ils apportent à l'entreprise ainsi que sa réciproque et n'hésitent pas à prendre des décisions radicales lorsque l'équilibre est rompu. Mais, quand ils sont en symbiose avec leur environnement, c'est aussi une génération, en quête d'ambiance communautaire et de fierté d'appartenance, capable d'un très fort engagement et de fidélité vis-à-vis de l'entreprise », décode Alexandre Fretti, quarante ans, directeur général de Malt.

Les chiffres ne font pas rêver

Revue des talents, programmes de développement, « pitch » sur leur projet professionnel... Les principaux leviers pour les motiver et les retenir passent d'abord par l'écoute. « Chez Suez, ces talents peuvent bénéficier de l'aide d'un mentor 'top exécutif' qui les aidera à les mettre en relation avec le réseau interne et les sponsorisera, avec la filière RH, pour qu'ils évoluent vers de nouveaux métiers », explique Isabelle Calvez, DRH du groupe. « Ils apprécient aussi la possibilité de réaliser des missions à l'étranger pour une durée de quelques semaines à six mois. Cela leur permet d'acquérir une expérience internationale, de développer leur réseau et de se faire connaître. » Sachant que les chiffres ne font rêver personne, il importe aussi de nourrir leur inspiration. A cela s'ajoutent de la transparence, un écrasement des pyramides hiérarchiques, des équipes transverses, un travail en mode projet et beaucoup de feed-back. « Leur donner la possibilité de faire émerger des avis dissonants est important. Dans ce cadre, ils sont aussi très vigilants à ce que l'évaluation de la qualité d'une idée ne dépende pas de la personne qui l'émet. La parole doit être libre pour susciter le débat sans que cela ne soit au détriment de prises de décisions rapides qu'ils pourront relayer », explique Alexandre Fretti.

Demeure une constante, celle qui consiste à ne pas confondre ce que l'on pense être ses desiderata et ce qui est vraiment bon pour soi. « On est venu me chercher, mi-2019, pour un poste de directrice générale d'une entreprise de 6.000 personnes. Jamais je n'y aurais songé ! » confie Chloé Beauvallet. « Puis j'ai dit : Chiche ! » Comme elle, beaucoup - femmes comme hommes - ne se croient pas destinés à certains rôles. Preuve que les plafonds de verre sont bien plus nombreux qu'on ne les imagine. Bien se connaître, se soucier de son équilibre personnel, avoir le courage de la prise de risque ou du pas-de-côté, relativiser la notion d'échec, ne plus en permanence se justifier... N'est-ce pas là contribuer à exprimer sa propre raison d'être ?