Alors que les grands groupes étaient jusqu'à présent les principaux fautifs en matière de retards de paiement, la crise du Covid a poussé les PME-TPE sur le banc des mauvais payeurs. « Les petites entreprises sont traditionnellement dans les temps, mais nous assistons à un effet cascade : les grands groupes ayant mal payé au début de la crise, les tensions sur la trésorerie se sont répercutées sur les plus petites, et ce sont elles qui suscitent désormais des retards de paiement », alerte Pierre Pelouzet, médiateur des entreprises et coprésident du comité de crise des délais de paiement.

C'est ce qui ressort du premier baromètre trimestriel commandité à BVA par le comité de crise. Ce dernier souhaite mesurer en temps quasi réel le ressenti des dirigeants sur le crédit inter-entreprises, une source de financement de 700 milliards d'euros. Pour ce faire, 600 chefs d'entreprise de toutes tailles ont été sondés en novembre, en plein deuxième confinement. Les résultats, que « Les Echos » dévoilent en exclusivité, révèlent que, si les choses se sont améliorées par rapport au plus fort de la crise, au printemps dernier, c'est désormais du côté des petites et moyennes entreprises que l'inquiétude pointe. La crise les a fait basculer du côté des mauvais élèves qui dépassent les 60 jours réglementaires pour s'acquitter de sa facture (30 jours pour l'Etat et les collectivités locales).

Les TPE dans le viseur

Certes, les patrons interrogés constatent des tensions moins fortes qu'au début de l'année 2020, puisque 80 % d'entre eux soulignent que le niveau est revenu à celui d'avant Covid. Mais les choses ne sont pas à la normale pour autant : 13 % des entreprises sondées déclarent un allongement des règlements reçus en novembre 2020 par rapport à l'année précédente. Et cette fois-ci, les mauvais payeurs ne sont ni les gros groupes ni l'Etat, mais les entreprises de moins de 250 salariés. Pour 81 % des sondés, ce sont elles qui sont responsables des retards, et 54 % d'ente eux épinglent les structures de moins de 10 salariés.

Un phénomène qui sera corroboré par l'Observatoire des délais de paiement, dont la publication est attendue ce printemps. Si le retard doit passer de « onze jours en 2019 à deux ou trois jours de plus en 2020 », selon Frédéric Visnovsky, médiateur national du crédit (Banque de France), c'est visiblement sur le front des PME-TPE que les choses ont dérapé depuis cet été.

Une étude de l'Observatoire des TPE auprès de 505 dirigeants, publiée début février par American Express et BVA, va dans le même sens. Ces petites entreprises, devenues victimes puisqu'elles enregistrent des retards de paiement de 43 jours en 2020, sont devenues fautives à défaut de trésorerie. « C'est un cercle vicieux, mal payé, je paye mal », résume Pierre Pelouzet.

Les paiements en retard ne sont pas le seul phénomène qui fragilise la rentrée d'argent. D'autres problèmes plus insidieux sont en hausse. Une entreprise sur dix au cours de novembre 2020 dénonce des « pratiques non coopératives » : des bons de commande émis après la réalisation de la prestation (9 %), un travail validé bien plus tard que convenu (8 %), un élément du contrat modifié de façon unilatérale (8 %). Et le phénomène a empiré sous l'effet du deuxième confinement, puisque trois entreprises sur dix notent leur recrudescence, notamment dans les délais excessifs de validation du travail réalisé (42 %). « Ce sont des moyens cachés pour décaler les paiements sans se faire prendre », dénonce Pierre Pelouzet.

Effet confinement

Le baromètre met aussi en exergue l'effet délétère des confinements sur les délais de paiement. Ainsi, 16 % des patrons interrogés déclarent un nouvel allongement des délais en novembre 2020 par rapport au mois précédent, lorsque le deuxième confinement avait commencé. Lors du premier confinement de mars, l'explosion des retards avait été immédiate. « C'est un comportement que l'on peut comprendre, les chefs d'entreprise devant la menace d'une baisse d'activité retiennent les paiements pour conserver de la trésorerie », fait remarquer Frédéric Visnovsky. Un troisième confinement risquerait donc bien de réenclencher cette machine infernale.

Le comité de crise alerte aussi sur le risque que pourrait faire peser l'allongement des règlements à l'heure de la reprise. Les entreprises auront alors besoin de cash pour payer la matière première, les salaires, acheter du matériel. « Il sera crucial que les paiements se fassent à l'heure, nous seront très vigilants sur ce point », relève le médiateur. Une mission de vigie que se donne le comité, crée dans l'urgence en mars, après avoir d'abord épinglé une quarantaine de gros groupes.

Désormais, c'est toutes les trois semaines que se réunissent autour de la table les organisations représentatives des entreprises (Afep, Medef, U2P, CPME, etc.) contre un rythme hebdomadaire début 2020. Poussées par le comité, 16 entreprises (Engie, EDF, Jouve, etc.) se sont engagées à payer en avance.

Pour faire également pression, la Banque de France intégrera dans sa cotation annuelle, en plus de la situation financière de l'entreprise, le respect des délais de paiements. « Nous y travaillons, mais la difficulté réside dans la mesure de ce comportement tout au long de l'année et non pas un instant donné », indique Frédéric Visnovsky, qui évoque une telle cotation en 2022.