Illustration parfaite du micro-travail, Mechanical Turk, la plateforme d’Amazon de mise en relation de micro-travail, recense pas moins de 500 000 inscrits. Autant de petites mains qui sont micro-payées à la tâche, corvéables qu’elles sont. Entre fragmentation du travail, déshumanisation de celui-ci et précarité, le micro-travail a pourtant le vent en poupe. S’agit-il d’un changement de paradigme pour l'auto-entreprenariat ?

Micro-travail : de quoi s’agit-il ?

Les progrès en matière d’IA (Intelligence Artificielle) et de machine Learning (apprentissage automatique) ont leur talon d’Achille. Certaines tâches ne peuvent en effet encore être automatisées. Qu’à cela ne tienne, le micro-travail leur vient à la rescousse. Il s’agit par exemple de reconnaître des objets dans des photos, de pallier aux limites de la traduction automatisée (pour des mots d’argots par exemple ou certaines formules de style), de transcrire des enregistrements audio en texte, de rédiger des commentaires sur des sites… Autant de micro-tâches qui ont en commun d’être répétitives, fastidieuses et payées au lance pierre.

Une ultra-fragmentation du travail

Le micro-travail est une composante clef de la digitalisation de l’économie.
Si, en substance, l’informatique a été créée pour effectuer des tâches fastidieuses et répétitives pour l’homme, c’est paradoxalement son développement à bâtons rompus qui est à l’origine du micro-travail et des micro-tâches. Qui dit en effet plus d’algorithmes, dit une explosion des exceptions ne pouvant encore être traitées par des programmes informatiques. Avec le micro-travail, on passe de l’informatique au service de l’homme à son opposé.

En effet, l’irrésistible développement du numérique ne saurait s’arrêter en si bon chemin, la faute à des bots perfectibles. Or, ces tâches essentielles pour faire progresser les agents IA sont d’emblée fragmentées et par définition répétitives, à l’instar de la reconnaissance d’objets dans des myriades de photos. Le micro-travail se prête dès lors à merveille à cette réalité.

Le chant des sirènes

Toujours est-il qu’on peine pour autant à voir entrer le micro-travail dans le débat public. Tabou, il est pourtant conséquent et devrait être scruté à la loupe, à l’heure où il monte en régime sans qu’on ne sache encore s’il ne risque pas de déteindre de manière indélébile sur l’ensemble du monde du travail.

Si on parle volontiers de l’uberisation d’une partie de l’économie, le micro-travail reste encore dans l’ombre. A l’instar de ces hommes ou femmes qui jettent leur dévolu sur cette forme de travail, attirées qu’ils sont par le chant des sirènes.

Car, il faut dire que les plateformes ont su développer leurs arguments pour attirer le chaland, à coup de jusqu’à quelques euros par tâche sans mentionner la durée de celles-ci et le tarif moyen pratiqué.

Autre argument de poids : il n’est souvent pas requis d’avoir la moindre qualification. Il suffit simplement d’une connexion internet, avec une promesse d’un degré de liberté absolu dans le travail assez séduisante. Le sentiment d’être son propre patron (avec horaires et durée de travail aux choix) est pourtant assez pernicieux. Car afin de dépasser des montants cumulés négligeables, il ne faudra surtout pas compter ses heures. On passe ainsi subrepticement de l’indépendance à une forme d’esclavage. Les plateformes n’hésitent de surcroît pas à jouer la carte de la gamification, avec son côté obsédant et addictif, pour enfoncer le clou.

Vers un nivellement par le bas du travail ?

Si le micro-travail est la promesse d’une forme d’indépendance, la réalité est bien différente.

La précarité appelle la précarité : autrement dit, le micro-travail exploite à merveille les difficultés financières de nombreuses personnes. Ainsi, le revenu du micro-travail est en moyenne de seulement 21 euros par mois. Pour 45 % des personnes sondées, c’est bien le besoin d'argent qui les pousse à micro-travailler. Il faut dire que 22 % d’entre elles vivent sous le seuil de pauvreté (la moitié du revenu médian).

En tout, ce sont plus de 260 000 personnes qui ont recours au micro-travail en France, selon cette même enquête de DiPLab.

On peut donc parler de véritable dumping social tant les micro-paiements sont faibles. C’est la mondialisation qui permet aux groupes qui ont recours au micro-travail de pouvoir espérer toujours trouver irrésistiblement des personnes pour effectuer ces micro-tâches.

Alors qu’un occidental ne pourra espérer réellement arrondir ses fins de mois, quelques centimes, voire quelques euros par tâche, représentent un montant non négligeable dans certains pays du tiers monde. Pas étonnant qu’on retrouve l’Inde comme pourvoyeur important de micro-travailleurs. La main-d'œuvre y est abondante et l’anglais, héritage colonial oblige, largement parlé.

Le constat est ainsi implacable : la demande est bien au rendez-vous pour le micro-travail. Pas étonnant dès lors que les plateformes se multiplient : Minuteworker, Mon Opinion Compte, Jobboy, Moolineo, Microworker, LooNea, Clickit, Myeasytask, Toluna, MicroJob, Microlancers, Mechanical Turk d’Amazon...

Focalisé sur la crainte de l’uberisation de l’économie, avec le développement des livraisons express et des VTC, le débat public devra rapidement se pencher sur le micro-travail. Les travailleurs du clic, comme on les appelle, ne bénéficiant ni de protection sociale, ni de contrat de travail. Complètement hors cadre légal en matière de législation du travail, le micro-travail est pourtant un rouage essentiel de la digitalisation.
C’est bien là tout le paradoxe : essentiel mais essentiellement mal payé. Autre paradoxe : s’il prend une ampleur inquiétante, il pourrait aussi bien rapidement disparaître dès lors que les progrès en matière d’IA n’auront plus besoin de cette cohorte de micro-travailleurs. A l’aspect ultra répétitif, il faudrait alors ajouter une composante évanescente au micro-travail.

 
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