Le Baltimore Museum of Art (BMA) dans le Maryland, Etat qui jouxte la capitale fédérale américaine, abrite la plus grande collection publique d'oeuvres de Matisse au monde.

Fin 2019, un communiqué provoque une frénésie autour du musée, qui se retrouve dans les pages des grands médias nationaux: l'institution de Baltimore annonce s'engager à "acheter exclusivement des oeuvres de femmes" en 2020.

"Je pense que c'est une décision radicale et qui arrive à point nommé en 2020", dit à l'AFP Christopher Bedford, le directeur du musée.

Car c'est cette année que les Etats-Unis marquent les 100 ans de l'adoption du 19è amendement de la Constitution, qui garantit le droit de vote des femmes.

L'occasion pour le BMA de faire son examen de conscience.

Sur les plus de 95.000 objets figurant dans le musée, explique son directeur, 4% seulement sont l'oeuvre de femmes.

Or "nous sommes une institution largement construite par des femmes dirigeantes", dit Christopher Bedford. La première directrice fut une femme, et c'est grâce aux soeurs Cone - des collectionneuses de Baltimore - et à leur amitié avec Henri Matisse que le musée est aussi richement doté d'oeuvres de l'artiste français.

- Siècles de discrimination -

Le BMA va donc consacrer cette année près de 2,5 millions de dollars à acquérir des oeuvres de femmes. Il entend aussi réorganiser plusieurs de ses galeries pour mieux mettre en valeur les femmes, et organisera une vingtaine d'expositions de femmes artistes. Mais il continuera à accepter les oeuvres d'hommes qu'il recevra sous forme de dons.

Loin d'être une particularité du BMA, la disproportion flagrante entre hommes et femmes dans les collections muséales est la norme, et la notoriété d'artistes comme Elisabeth Vigée Le Brun, Frida Kahlo ou Louise Bourgeois est l'exception. 

Une étude publiée en 2019 dans la revue Plos-One, passant en revue les catalogues de 18 musées américains majeurs, montre que 87% des artistes y figurant sont des hommes.

Et de 2008 à 2018, sur les 260.470 oeuvres acquises par 26 grands musées américains, 29.247 seulement étaient celles de femmes, soit 11%, selon une enquête de la compagnie Artnet et du podcast In Other Words.

Le résultat d'une discrimination, à la fois consciente et inconsciente, vieille de plusieurs siècles, selon Christopher Bedford. "Et à moins de dénoncer cette habitude et de trouver un moyen de lutter contre, on n'aura jamais de musée véritablement équitable".

- "Un début" -

L'initiative du BMA a été saluée par beaucoup comme "une bonne idée". Ce qui n'a pas empêché les interrogations. 

Teri Henderson, organisatrice d'expositions basée à Baltimore, dit ainsi se méfier du mot "radical" mis en avant par le musée.

"Je constate que des organisations et institutions utilisent le terme +radical+ comme un mot à la mode sans, en fait, mettre en oeuvre de programme ou d'effort qui soit vraiment radical", déclare-t-elle à l'AFP.

"Ce que je sais, c'est qu'une année d'acquisitions (...) ne peut pas rectifier le déséquilibre dans le monde des arts et des musées". Cela "pourrait être un premier pas, mais c'est un pas minuscule", ajoute-t-elle.

Christopher Bedford en convient. L'initiative du BMA, affirme-t-il, n'est qu'"un début".

"J'espère que notre décision fera boule de neige (...). Il s'agit d'un acte destiné à éveiller les consciences. Il est censé précipiter une action sans fin dans cette direction", insiste-t-il, en promettant de publier un bilan de l'opération une fois l'année écoulée.

Mais pour Teri Henderson, aucun changement réel ne pourra être provoqué sans "des pas géants". Parmi ceux-là, il faut, estime-t-elle, que les musées investissent "dans des artistes vivants qui résident et travaillent dans les zones environnantes" s'ils veulent refléter toute la richesse et la diversité de l'art aujourd'hui. 

"Arrêtez d'acheter de l'art qui n'est pas bon juste parce qu'il est fait par des artistes blancs connus. Commencez à prendre des risques et à investir dans des artistes noirs et de couleur vivants", lance-t-elle.