Voici le récit quasi-intégral des journées des 15, 16 et 17 août par le journaliste de l'AFP Jean Le Quiller, évoquant notamment le sort des collaborateurs du gouvernement de Vichy, dirigé par Pierre Laval, et du Maréchal Pétain.

Paris, 26 août 1944 -

Mardi 15 août - Le bruit se répand, d'ailleurs exact, que (l'ancien président de la Chambre des députés, Edouard) Herriot est à Paris. Naturellement, les hypothèses les plus hardies sont mises en avant ; il paraît qu'Herriot négocierait au sujet de la déclaration de Paris ville ouverte. A la vérité, il a été libéré par les Allemands sur la demande de Laval, et amené par celui-ci à l'Hôtel de ville. Laval espère pouvoir l'opposer à de Gaulle. Mais Herriot refusa de se prêter à ce jeu. Il ne veut causer qu'avec (l'ancien président du Sénat Jules) Jeanneney et les Américains. La dernière manoeuvre de Laval va donc échouer ; il ne sera pas sauvé par un compromis. Les collaborateurs n'ont plus qu'à partir ou à se laisser arrêter. Beaucoup choisissent de partir. Au carrefour Châteaudun, rue St-Georges, miliciens et LVF (Légion des volontaires français contre le bolchévisme, ndlr) font leurs bagages. C'est un départ hâtif et mal organisé. Certains de ces messieurs font de l'auto-stop, mais ils ont beau mettre leurs revolvers sous le nez des chauffeurs, ils n'obtiennent pas grand succès. Le trottoir ressemble à un quai de grande gare : les miliciens assis sur leurs valises, attendant qu'une aimable providence leur permette de partir. (...)

Mercredi 16 août -

Le bruit court, aujourd'hui, que le gouvernement Laval est arrêté par la Gestapo. Nouvelle anticipée, et un peu exagérée. Le départ des collaborateurs, en tout cas, s'accélère.(...)

Jeudi 17 août -

"La Gerbe", qui s'intitulait "l'Hebdomadaire de la volonté française" (journal collaborationniste français, ndlr), publie aujourd'hui son dernier numéro. Ses lecteurs ne s'en rendent peut-être pas bien compte, mais la rédaction, elle, le sait sûrement, elle l'avoue entre les lignes. L'éditorial de M. Jean Lasserre dépeint d'avance, avec un dépit certain, ce que sera l'entrée des Alliés à Paris. (...)

L'aspect de Paris commence, ce jour-là, à se modifier sérieusement, on chercherait en vain un agent de police ; ils se sont mis en grève. Vous pouvez circuler à vélo sur les trottoirs, traverser hors des passages cloutés, vous accrocher aux camions ; il ne se trouvera personne pour vous faire payer les 15 francs réglementaires. Place de la Concorde, des encombrements épiques mêlent voitures et vélos. Au coin du Bld Haussmann et de la rue Lafayette, c'est un gendarme allemand qui canalise la circulation. Les cheminots, eux aussi, commencent à faire grève. Il faut des prouesses d'imagination pour retirer ses valises de la consigne de la gare de Lyon. On relève déjà des traces pittoresques de la hâte des Allemands à quitter Paris ; à la gare de Lyon, ils réquisitionnent sur place les vélos qui leur tombent sous la main ; gare du Nord, au contraire, des Allemands cherchent à vendre les leurs au prix incroyable de 400 Frs pour s'en débarrasser. Boulevard Magenta, c'est un défilé continuel d'ambulances : la Wehrmacht évacue des blessés par la gare de l'Est. 

Sur le plan politique, cette journée voit la liquidation du gouvernement Laval. Le matin, 3 membres du gouvernement, Marcel Déat, Joseph Darnand et Fernand de Brinon ont filé vers l'Est sans même prévenir Laval. Trois autres personnages s'éclipsent mystérieusement: (François) Chasseigne, (Pierre) Cathala et (Raymond) Grasset. Le reste du gouvernement reçoit vers 15h l'ordre d'Otto Abetz (ambassadeur d'Allemagne à Paris, ndlr) de quitter Paris pour Belfort, Laval refuse de se rendre aux arguments du Führer et convoque un Conseil de Cabinet pour 18h30. Celui-ci se réunit en effet, fort restreint, bien entendu, par les départs et les disparitions qui ont déjà eu lieu. Laval et ses derniers fidèles condamnent ceux de leurs collègues qui sont partis sans les attendre, puis décident de démissionner. (...) Rendez-vous est pris avec Abetz au ministère des travaux publics pour 21h30. (...) A 22h30 Laval est arrêté à la lueur des bougies par Abetz et une demi-douzaine d'officiers de la Gestapo ; il déclare à son entourage : "Il n'y a plus de gouvernement français. Ce n'est pas le chef du gouvernement français qui s'en va, c'est un nouveau groupe de prisonniers ajouté à tant d'autres". Arrestation et déclaration que l'histoire interprétera. Avant de démissionner, ou plutôt d'annoncer cette démission à Abetz, Laval a cependant pris soin de déléguer ses pouvoirs au Préfet de la Seine (René) Bouffet et au Préfet de police (Amédée) Bussière. Ce fragile duumvirat n'en a pas pour très longtemps. A 10H30 déjà, il s'est produit un évènement significatif : grâce à la complicité des gardiens de la Santé, 553 détenus politiques ont été libérés par la Résistance. Dans Paris encore sillonné de camions allemands, 553 hommes se promènent libres, qui n'en croient pas leurs yeux. Et le soir, des drapeaux tricolores flottent à St Mandé. M. Laval a-t-il pu les voir ?