Près d'un million d'entreprises créées en un an, c'est du jamais-vu en France. « Une bonne nouvelle ! Cela traduit la confiance dans l'avenir », assure Alain Griset, le ministre chargé des Petites et Moyennes Entreprises qui aime voir le verre à moitié plein.

Sur les douze derniers mois, l'Insee dénombre 996.217 créations d'entreprises, contre 848.164 en 2020. La crise sanitaire n'éteint donc pas les envies des créateurs d'entreprise. Les créations progressent de 31 % sur douze mois. « C'est étonnant ! En période de crise, on pourrait s'attendre à une perte d'optimisme », analyse Olivier Torres, le président du conseil scientifique du Labex Entreprendre à l'université de Montpellier. Selon le chercheur, les raisons de cette hausse sont multiples et contrastées. Les aides massives de l'Etat ont réduit l'incertitude à court terme. Les jeunes, étudiants et lycéens, sont, par exemple, toujours aussi nombreux à avoir envie d'entreprendre : 42 % selon un sondage OpinionWay pour le Moovjee et le CIC. Quant aux effets de la crise, ils sont jugés à égalité - 49 % - comme autant d'opportunités que de risques.

Entre contrainte et opportunisme

Les créations d'entreprises illustrent cette double tendance, entre contrainte et opportunisme. Trois créations sur quatre sont des entreprises individuelles. Ces entrepreneurs développent avant tout leur propre emploi. A eux seuls, les microentrepreneurs constituent les deux tiers du total des nouvelles créations. Et parmi eux, les livreurs sont les plus nombreux.

Selon les greffiers des tribunaux de commerce, le secteur de la livraison représente une immatriculation d'entreprise sur six, sur les premiers mois de l'année 2021. Une flambée qui s'explique par la fermeture des salles de restaurant. En 2020, le nombre des livreurs chez Deliveroo a grimpé de 11.000 à 14.000, notamment par l'arrivée en force d'étudiants ayant perdu leurs petits boulots. Hors livraison, on observe aussi une hausse des métiers traditionnels du travail indépendant (free-lance) : de la formation au digital, en passant par les services à la personne. « Avec l'explosion du télétravail, la crise a montré à beaucoup qu'on pouvait faire à distance. Elle a permis une prise de recul, donné du temps pour mûrir son projet », souligne Olivier Torres. Il s'agit là d'un glissement progressif du salariat vers le travail indépendant, parfois sans même abandonner son emploi.

Au-delà de la conjoncture, cette hausse est « plus qu'un rebond technique », soulignait le Conseil national des greffiers des tribunaux de commerce. Meilleure preuve, les créations sous forme de société progressent. L'Insee en comptabilisait 218.000 en 2019 et 2020. Sur les douze derniers mois, le rythme dépasse les 256.000. Ces jeunes sociétés constituent l'essentiel du vivier des PME de demain. En moyenne, une entreprise possède 60 % de chances de survie cinq ans après sa création, d'où l'enjeu de l'accompagnement. Toutes structures confondues, on estime qu'environ 100.000 porteurs de projet sont épaulés chaque année, qu'ils créent ou non au final. C'est aujourd'hui trop peu.

Guillaume Pepy, le président d'Initiative France, milite pour obtenir plus de moyens sur le sujet, le ministre des PME n'excluant pas, de son côté, de faire un petit effort budgétaire. Le ministère du Travail a notamment lancé un appel d'offres fin 2020 pour accompagner 40.000 personnes fragiles, dont 15.000 jeunes de moins de 30 ans vers la création d'entreprise. Un budget de 40 millions est prévu pour les formations et 25 millions pour des financements au démarrage d'activité. Mais l'effort principal est fourni par bpifrance. La banque publique met les bouchées doubles : deux fois plus de prêts d'honneur sans intérêt et sans garantie personnelle, 12.500 cette année et 25.000 en 2022 ; deux fois plus de prêts d'honneur solidaire pour les publics fragiles et les jeunes de moins de 30 ans, 12.000 prévus cette année.

Enfin, la hausse des créations d'entreprises s'inscrit dans un mouvement de fond, l'aboutissement de vingt ans de politiques favorables dont l'acte majeur a été la création du régime social et fiscal simplifié de microentrepreneur. « Un engouement. L'entrepreneuriat est maintenant partout... », précise même Christophe Garonne, professeur d'entrepreneuriat à Kedge Business School.

Deux décennies dont on récolte peu à peu les fruits. Depuis 2010, le nombre de PME de plus de 10 salariés et de moins de 250 salariés a progressé de 12.000 unités à 148.000 en 2018, dernier chiffre connu. De même, le nombre d'ETI, ces entreprises de plus de 250 personnes et de 50 millions d'euros de chiffre d'affaires a progressé de 1.000 unités à près de 5.800. Ce n'est pas encore le Mittelstand allemand, mais on progresse.