Il n'en est sorti que jeudi soir, avec une allocution diffusée par la télévision d'Etat TNH.

"Si on regarde la Constitution, le président n'est pas en situation de gouverner. Le président doit être maître de sa parole et décider quand il parle", avait indiqué plus tôt à l'AFP Renald Lubérice, secrétaire général du Conseil des ministres, pour justifier ce silence présidentiel.

"En revanche, le gouvernement doit expliquer en tout temps à la population ce qu'il fait", a ajouté ce proche du président.

Mais ni le Premier ministre Jean-Henry Céant, ni ses ministres n'ont dit un mot depuis le début des manifestations qui, en une semaine, ont causé la mort d'au moins sept personnes et d'importants dégâts matériels.

- Promesses populistes -

Mais la colère populaire se cristallise autour de Jovenel Moïse.

"Il dirige en amateur, a multiplié les promesses intenables d'où le résultat aujourd'hui avec la révolte populaire", critique Marie-Yolène Gilles, directrice d'une organisation de défense des droits humains.

Pour promouvoir son programme baptisé "Caravane du changement", Jovenel Moïse a multiplié depuis mai 2017 les déplacements en province qui ont été autant d'occasions de promesses populistes. Comme en juin 2017, par exemple, avec l'assurance de fournir de l'électricité 24h/24 sur l'ensemble du territoire dans un délai de deux ans.

Gardant les ministres au second plan, cette "caravane" présidentielle a donné lieu à l'achat d'engins lourds, au lancement de grands travaux mais le coût de cette politique n'a jamais été communiqué malgré les demandes répétées des médias. 

Les manifestants désormais frustrés de n'avoir pas constaté d'amélioration de leurs conditions de vie sont très mécontents du président qu'ils considèrent corrompu et soutenu par une bourgeoisie oligarchique.

- Financement de campagne opaque -

Dans un rapport publié fin janvier, la Cour supérieure des comptes - qui a enquêté sur la gestion de fonds prêtés par le Venezuela à Haïti depuis 2008 - a noté que l'entreprise Agritrans, un temps dirigée par M. Moïse, avait été payée pour réhabiliter une route, mais que le contrat pour ce chantier n'avait pas pu être retrouvé par les magistrats.

Cette société créée en 2014, et qui a bénéficié en 2015 d'un prêt gouvernemental de 6 millions de dollars, soulève de nombreuses interrogations et génère des soupçons de corruption chez les opposants.

"Il était totalement inconnu du grand public mais la candidature de Jovenel Moïse a attiré l'attention de plus d'un, car il avait des moyens", se souvient Marie-Yolène Gilles.

"Malheureusement en Haïti, la lutte contre la corruption n'est pas sur le devant de la scène et il n'y a pas vraiment d'enquêtes menées pour déterminer d'où vient l'argent qui finance les campagnes", dénonce la militante.

Avant d'entrer en politique, l'actuel chef d'Etat haïtien âgé de 50 ans avait fait carrière en créant plusieurs entreprises dans le nord du pays, dont il est originaire.

Traitement des eaux, secteur énergétique ou encore production agricole, d'où lui viendra son surnom pendant la campagne électorale de "Neg Bannan nan" ("l'homme banane", en créole): ce sont ces diverses expériences entrepreneuriales qui ont permis à Jovenel Moïse de rencontrer en 2014 son mentor, le président Michel Martelly, ancienne star du carnaval et tout aussi novice en politique avant son élection en 2011.

"C'était lors du voyage officiel du président Martelly en Allemagne, où une délégation d'entrepreneurs avait été invitée", a rappelé M. Lubérice.

Jean-Henry Céant, qui a été deux fois candidat à la présidence, a été nommé chef du gouvernement en septembre à la suite de la démission forcée de Jack Guy Lafontant. 

Ami personnel de Jovenel Moïse, M. Lafontant était lui aussi novice en politique. Il a quitté son poste en juillet après une flambée de violence, trois jours d'émeutes provoquées par une tentative gouvernementale d'augmenter le prix des carburants.