"On assiste à une balkanisation de l'internet", a déclaré jeudi à l'AFP cet entrepreneur américain libéral pour qui la principale menace vient de "la censure" des "gouvernements qui essaient de contrôler le flot de l'information".

Déjà interdit en mandarin, Wikipédia est désormais inaccessible en Chine continentale dans toutes les langues. La Turquie bloque aussi l'encyclopédie en ligne depuis deux ans.

Jimmy Wales a l'habitude de ce type de censure. Mais les barrières à la circulation d'informations de qualité sont devenues multiples. L'Europe semble l'inquiéter autant, voire plus, que les dictatures.

Il déplore, par exemple, que le Royaume-Uni soit sur le point d'instaurer un "système pour bloquer les sites pornographiques" (les internautes devront prouver leur âge pour y accéder).

A l'échelle de l'Union, il rejette les deux dernières régulations emblématiques sur internet: la directive européenne sur le droit d'auteur et le Règlement européen de protection des données (RGPD), même si elles n'affectent pas directement Wikipédia.

Si la directive est adoptée par les eurodéputés le 26 mai, les grandes plates-formes devront en théorie rémunérer les médias pour la réutilisation de leur production (même sous forme de liens) et filtrer les contenus dont ils n'ont pas les droits.

- "Attitude très désinvolte" -

Mais Jimmy Wales doute que les médias parviennent à obtenir des revenus supplémentaires et pense que les géants principalement visés, Google et Facebook, en sortiront globalement renforcés.

"Prenez l'exemple d'un forum sur le Seigneur des Anneaux qui existe depuis longtemps. (...) Ce n'est pas un site de pirates, mais ils partagent des photos. Peut-être qu'ils choisiront de devenir un groupe Facebook pour que le réseau endosse la responsabilité des contenus", argumente-t-il.

"Il y aura des effets secondaires pervers. Et surtout, cela dénote une attitude très désinvolte vis-à-vis de la liberté d'expression... Avec cette idée qu'il faudrait filtrer tous les contenus avant que les gens les mettent en ligne!" 

Il ne croit pas non plus à l'efficacité du RGPD, censé donner aux citoyens européens un contrôle accru de leurs données.

"Les gens cliquent "OK" sur tous les sites web, ils ne lisent pas les conditions, donc les données sont toujours largement partagées", constate-t-il.

Le RGPD empêche aussi ce natif de l'Alabama, aujourd'hui basé à Londres, d'accéder au site "Decatur Daily", car ce quotidien local n'a pas mis en place l'interface de consentement, obligatoire en Europe.

Sur l'encyclopédie, certains liens donnant les sources des articles ne sont donc plus nécessairement accessibles partout - encore une entrave à la libre circulation des informations pour Jimmy Wales.

- "rester calmes" -

Venu à Paris pour Vivatech, le salon des start-up et des technologies, il ne prône pas pour autant la déresponsabilisation des hébergeurs. Son organisation s'est ralliée à "l'appel de Christchurch" lancé mercredi à Paris contre les contenus "terroristes et extrémistes violents", deux mois après la diffusion en direct sur Facebook de l'attaque contre des mosquées en Nouvelle-Zélande.

Mais l'encyclopédie gratuite, malgré ses aspirations d'universalité, n'appartient pas au même monde que les grandes plates-formes, fondées sur l'économie de l'attention, qui doivent investir sur tous les fronts pour garder un coup d'avance.

"Wikipédia essaie de rester très calme. C'est important à une époque où il y a beaucoup d'indignation fabriquée sur les réseaux sociaux", remarque Jimmy Wales.

Née il y a 18 ans, avant l'effondrement des tours du World Trade Center à New York, l'encyclopédie s'est tenue à sa ligne de conduite, libre d'accès pour la lecture comme pour l'écriture.

Elle compte aujourd'hui près de 350 millions d'articles et a enregistré plus de 190 milliards de "pages vues" sur les douze derniers mois.

"On s'en sort très bien financièrement", assure Jimmy Wales. "Les gens font des dons, on dépense moins que l'on ne perçoit chaque année".

Côté investissements, l'encyclopédie a intégré une petite dose d'intelligence artificielle pour repérer plus facilement d'éventuels actes de vandalismes dans les articles. Mais le cofondateur reste dubitatif face à certaines innovations, comme la chaîne de blocs ("blockchain").

"Il y a des choses qui nous inquiètent, comme la montée du mobile. Les gens ont de plus en plus souvent recours à Wikipédia à travers les assistants vocaux comme Siri (Apple) par exemple. C'est formidable, mais dans ce cas ils ne voient pas les appels au don", regrette-t-il.

Wikipédia a donc lancé une campagne pour se constituer un fonds de secours, pour "assurer la sécurité de Wikipédia sur le long terme". "Il ne faut pas attendre la pluie pour réparer le toit", relève l'Américain. Optimiste, mais pas naïf.