Combien de temps avez-vous mis avant de vous payer ? Prescillia Fontenay, auteure du livre « Le grand plongeon », a posé cette question quasi systématiquement aux 53 entrepreneurs qu'elle a rencontrés. Tous s'étaient fixé une échéance pour leur premier salaire, deux ans généralement. Mais, en pratique, la date est souvent repoussée parce que la boîte décolle mais pas assez fort pour dégager un salaire, que l'on préfère d'abord recruter ou qu'on souhaite conserver la trésorerie pour investir...

Clothilde Perez, vingt-cinq ans, a fondé en 2019 Koya, une plateforme digitale sur la transition écologique. Après deux ans et demi, elle ne se paye toujours pas. « Si à vingt-six ans, le jour de mon anniversaire, je ne peux pas me rémunérer, j'abandonne », avoue-t-elle.

Prescillia Fontenay met en garde contre la tentation de repousser toujours l'échéance, au point de s'oublier. « Beaucoup d'entrepreneurs ont tendance à toujours se laisser au second plan, tant le projet leur tient à coeur. » Selon elle, la rémunération est plus qu'une nécessité, pour payer un loyer et se nourrir. Il s'agit aussi d'un signe d'encouragement que l'on s'envoie à soi-même. Même si l'on rémunère plus ses salariés que soi, il faut se rémunérer un peu.

Un SMIC au bout de deux ans

Evidemment, cette question de la rémunération dépend aussi de la situation de chacun. Nicolas Thyss, trente ans, est le cofondateur de Du pain et des roses, un fleuriste écologique et solidaire, qui réinsère des femmes isolées dans le monde du travail. « Je n'ai pas de femme, pas d'enfants, pas de crédit. La seule chose que je risquais, c'est quoi ? Rentrer chez mes parents ? » Après 18 mois à travailler sans compter ses heures, et l'embauche de plusieurs employés, Nicolas a enfin pu se verser son premier salaire. Pour lui, il semblait logique qu'il soit le dernier rémunéré. Son associée, Marie Reverchon-Nohet, sortant d'un stage de fin d'études, et n'ayant aucune autre source de revenus, est donc passée avant lui.

La question suivante est alors : Combien se payer ? « Mal », répond sans hésiter Maximilien Saint-Dizier, cofondateur de Comptalib, une application de comptabilité. « La plupart des entrepreneurs gagnent beaucoup moins que ce qu'ils gagnaient en tant que salarié. » Et, selon lui, ceux qui s'en sortent le mieux sont ceux qui repoussent leur premier salaire. La raison : la trésorerie disponible doit, dans un premier temps, être réinvestie dans le projet. Au bout de deux ans, les entrepreneurs se payent la plupart du temps au SMIC, et rarement plus de 2.000 euros.

Implanté près de Reims, Marsault est une jeune entreprise de bougies dans des culs de bouteille de champagne, cofondée en début d'année dernière par une soeur et son frère, Marie et Marceau Bardout. La première n'a pas lâché son emploi et le second qui se consacre à temps complet à l'entreprise, ne s'est versé qu'un seul salaire d'environ 1.500 euros nets. Mais il compte bien se payer plus régulièrement d'ici quelques mois. En attendant, il s'accroche.

Accroître ses chances de réussite

C'est le dilemme de beaucoup d'entrepreneurs : après deux ou trois ans sans véritable rémunération, faut-il s'obstiner ou renoncer ? « Créer une boîte, c'est donner et investir. Mais il faut que cela s'inverse à un moment, sinon il faut savoir dire stop, poursuit Maximilien Saint-Dizier. Quand on ne se rémunère pas, qu'on se prive, qu'on doit investir de l'argent personnel, que l'on n'arrive pas à payer ses fournisseurs, c'est mauvais signe. Souvent les gens abandonnent trop tard. »

L'entrepreneur n'est pas toujours le mieux placé pour faire ce constat. Le mieux est de bénéficier d'un regard extérieur réaliste, celui d'un ami, d'un parent ou d'un professionnel. Et pour accroître ses chances de réussite, d'être accompagné par un incubateur, par un mentor, par des experts de la création d'entreprise. Pour briser l'isolement, pour confronter ses idées à d'autres et partager ses expériences.