Elles s'appellent Uber, Waze, Airbnb ou Google. N'ont gagné aucun marché public, remporté aucune élection. Et pourtant, ces entreprises sont devenues des acteurs incontournables de la fabrique des métropoles dans le tourisme, le logement, l'énergie, etc. « Traditionnellement, les villes s'appuient sur leur propre représentation pour bâtir une politique publique. Le premier impact de ces acteurs privés provient de ce qu'ils changent la représentation de la ville auprès des usagers », note Mathieu Saujot, chercheur à l'Iddri et coauteur d'un rapport sur le sujet.

Deux modèles de villes

Cette déferlante d'acteurs, grands producteurs et consommateurs de données urbaines, a d'abord laissé les élus démunis. Habituées à traiter avec les grands opérateurs dans des contextes réglementés, les municipalités peu au fait de la « data science » ont tâtonné. Alléchées par les perspectives offertes (évaluation des politiques publiques, analyse prédictive...), mais perplexes sur la conduite à tenir (partenariat...). « Aucun modèle clair ne s'est détaché. Il y a eu - et il y a encore sûrement - deux grandes catégories de villes, les méfiantes et celles qui ont choisi de coopérer avec le privé, sans forcément souhaiter que cela se sache, et souvent à titre expérimental et réversible », remarque Cédric Verpeaux, responsable des programmes d'investissements innovants à la Caisse des Dépôts (CDC). Plusieurs villes françaises, dont Versailles, ont conclu un partenariat avec Waze. A Lille, la métropole libère ses données sur la programmation des travaux et Waze lui rétrocède des informations sur la congestion, les incidents, les temps de parcours, qui complètent ses propres capteurs. « Au début, nous ne savions pas qu'en faire, mais maintenant c'est gagnant-gagnant », explique-t-elle. La coopération a ses limites. Lille n'a pas le pouvoir de faire modifier un itinéraire jugé inopportun (passage devant une école...) au nom de la neutralité de l'algorithme. Et le contrat interdit à la collectivité de publier les données sur sa plate-forme open data.

Cet échange de données est au coeur d'une relation compliquée, parfois ambiguë, entre les villes et leurs partenaires. Paris - militante de l'open data - travaille avec Google sur le tourisme, mais non avec Waze, souffle le chaud et le froid avec Airbnb, mais ouvre sa porte aux start-up dans des hackathons. Lille, Rennes ou Nice ont tendu la main.

A contrario, certaines villes redoutent le pire : l'envol de leurs données pour l'étranger, les méandres du droit anglo-saxon, l'hégémonie des plates-formes. « A court terme, de vraies coopérations sont possibles. En revanche, à long terme - et c'est sans doute la seule question préoccupante - il faudrait être certain d'avoir les mêmes objectifs qu'eux », euphémise Jean-Philippe Clément, responsable de la data à la Ville de Paris. Les échanges peuvent être déséquilibrés et les collectivités sont astreintes à l'open data, contrairement au secteur privé qui cultive volontiers le secret.

Transposée d'une directive européenne, la notion de « donnée d'intérêt territorial », qu'un opérateur privé se devrait de partager, commence à essaimer en France. La loi numérique et la loi sur la transition énergétique l'évoque. La future loi sur les mobilités (voir encadré) cristallise les attentes. « Cette question des données commence à être encadrée par des textes », confirme Antoine Courmont, responsable de la chaire numérique de l'Ecole urbaine de Sciences Po. Reste à savoir quelles obligations pèseront sur les entreprises.

« Principe de réalité »

Les villes cherchent à relever la tête. « Elles prennent conscience de la nécessité de rester souveraines sur leurs données », note Antoine Courmont. Les contrats contiennent désormais des clauses « data ». La CDC les aide à s'outiller pour que la donnée devienne un levier de transformation de leurs politiques publiques. Et, ce faisant, qu'elles endossent un nouveau costume. « Celui du régulateur, du tiers de confiance, qui réglemente et crée les conditions d'exercice du secteur privé », tranche Jean-Philippe Clément.

Les acteurs privés seront-ils consentants ? De l'avis général, ils ont mis un peu d'eau dans leur vin. « Les acteurs du numérique ont un intérêt de long terme à asseoir un business model solide de la ville, donc avec la ville. Au début, ce 'business model' était fondé sur la culture du secret, les territoires étant perçus comme un vaste espace où tout était possible - comme d'ailleurs sur Internet. Mais le principe de réalité a repris ses droits », note Mathieu Saujot. Uber a ainsi créé Uber Movement, plate-forme de données dont toutes les collectivités parisiennes peuvent se servir. Y compris pour améliorer la circulation... pour la plus grande satisfaction d'Uber.