Dans la clandestinité depuis deux décennies, il dirige le Front de guerre occidental "Che Guevara" de l'ELN, un des plus actifs et en expansion depuis la signature de la paix par la puissante rébellion des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) en 2016.

Dans un entretien accordé à l'AFP dans la jungle du Choco (ouest), le guérillero affirme que l'ELN ne renoncera ni aux ressources tirées des "impôts" sur les narco-trafiquants, ni aux mines anti-personnel, ni aux enlèvements - 12 otages sont entre ses mains, selon le gouvernement.

"Ce sont des tributs de guerre et comme partout, quand les tributs ne sont pas payés, il y a privation de liberté pour obliger au paiement", déclare le commandant, interrogé en pleine offensive militaire du gouvernement, lancée depuis la rupture, en début d'année, de négociations de paix entamées en 2017.

Ces positions inchangées de la guérilla sont de mauvais augure pour la résolution du plus ancien conflit des Amériques, qui au fil des décennies a impliqué une trentaine de rébellions de gauche, des paramilitaires d'extrême droite, des gangs de trafiquants de drogue et les forces de l'ordre, faisant plus de huit millions de victimes (morts, disparus et déplacés).

Le département du Choco, le plus pauvre de Colombie, est ainsi l'épicentre d'un conflit territorial entre l'ELN et le Clan del Golfo, principal gang de narcotrafiquants du pays. Il est aussi l'un des points de départ stratégiques des envois de cocaïne du Pacifique colombien vers l'Amérique centrale et les États-Unis. 

- "Pas de pressions" -

Le commandant Uriel représente la relève d'une organisation formée en 1964, en pleine Guerre froide, et dirigée par des guérilleros qui aujourd'hui ont en moyenne 68 ans. Tous font l'objet de multiples mandats d'arrêt pour terrorisme, recrutement de mineurs, homicide, enlèvement, entre autres crimes.

S'il ne dévoile jamais son visage face aux caméras, le commandant Uriel est un leader plus médiatique que les anciens, connecté aux réseaux sociaux, bien que pris en chasse par les autorités.

Passe-montagne rouge et noir, fusil d'assaut sur les genoux, ton ferme, il se montre plus dur qu'il ne semble l'être avec ses troupes, qui ne sont pas des universitaires venus de la ville comme lui, mais de jeunes noirs et indigènes de la côte Pacifique.

Les autorités accusent la guérilla d'en enrôler beaucoup de force.

Le commandant Uriel le nie : "Personne n'est dans l'ELN par la force, personne ne fait l'objet de pressions (...). Nous y sommes par notre propre volonté et le retrait de l'ELN est libre. Quand quelqu'un ne veut plus appartenir à l'organisation, il le dit et c'est la sortie". 

- Expansion progressive -

Après l'attentat à la voiture piégée qui a tué 22 élèves de l'école de police en janvier à Bogota, l'actuel chef de l'Etat Ivan Duque, soutenu par la droite dure, a juré de briser militairement cette guérilla.

L'ELN compte 2.300 combattants. Des effectifs relativement modestes comparés aux 265.000 militaires, sans compter la police.

"Pourquoi continuez-vous à vous battre si vous ne pouvez gagner la guerre?", interroge un journaliste de l'AFP. "Parce que sinon, il n'y aurait pas d'espérance. Le fait de persister c'est la possibilité de voir un changement. C'est comme la lutte que certains mènent contre les cultures transgéniques: ils créent des banques de semences (...). Nous, nous avons une semence de révolution, une graine de transformation sociale. Notre tâche est de la cultiver, de la conserver, de la reproduire."

La guérilla voit ses effectifs croître progressivement. En 2017, les services de renseignement estimaient qu'elle comptait 1.800 combattants.

"Nous ne visons pas une croissance qui ensuite nous échappe. Des jeunes arrivent chaque jour, cherchant refuge dans les rangs de la guérilla (...). Nous allons continuer à les incorporer, mais pas sans discernement, pas dans une course folle pour grandir (...). Sinon, nous deviendrions un corps immense, mais avec très peu de têtes", souligne le commandant. 

- Méthodes en question -

Le commandant Uriel rejette la responsabilité du devenir de la paix sur l'exécutif. "La balle est dans le camp du gouvernement. Si les pourparlers ne reprennent pas, c'est sa décision."

En attendant, les rebelles poursuivront le combat, en veillant, assure le commandant Uriel, à affecter "le moins possible" la population. Entre 2017 et 2018, 21.100 personnes ont été déplacées au Choco, selon le registre officiel des victimes.

"L'ELN a pour critère d'affecter le moins possible la population non combattante (...). Que des gens aient peur ? Oui, bien sûr, certains préfèrent se déplacer. Il y a une particularité dans le Choco : du fait de leurs besoins, beaucoup de gens se déplacent pour obtenir de l'aide. Que trois coups de feu retentissent au loin ou tout près et c'est la possibilité d'aller au chef-lieu de la commune réclamer des aides."

Et le chef rebelle explique que l'ELN ne renoncera pas à l'utilisation de mines anti-personnel, dont la dissémination pendant cinq décennies a tué ou mutilé 11.440 personnes depuis 1990, faisant de la Colombie le pays le plus touché par ce fléau après l'Afghanistan.

"Nous n'avons pas renoncé aux mines anti-personnel. Nous pensons que cela reste une arme valable dans cette guerre populaire", dit-il. 

"Nous avons des critères d'utilisation. Les communautés sont averties dans les secteurs où elles sont posées, et il peut y avoir des accidents, qui sont minimes. Les médias se concentrent sur ces cas d'exception (...). Nous ne disposons pas d'avions pour bombarder, pour équilibrer un peu les forces. Avec 150 grammes d'explosif enterrés dans un bocal, nous arrêtons l'avancée d'une armée".