La démocratisation de l’intelligence artificielle nous promet un monde peuplé de robots corvéables, esclaves de nos caprices et de nos passions, dont l’unique fonction sera de nous servir jusqu’à l’obsolescence. Un scénario mille fois fantasmé par les fans de science-fiction qui n’a plus rien du rêve de geek : le futur promis par IRobot est à nos portes. Un avenir où les humains seraient enfin débarrassés du tripalium - cet instrument de torture ayant engendré le mot « travail » - est de moins en moins fantaisiste, à mesure que les chercheurs exploitent le formidable potentiel de l’intelligence artificielle.

Les véhicules « intelligents »

Prophétisée dans nombre d’oeuvres écrites et cinématographiques, la conduite automatique a trouvé son salut en la personne d’Elon Musk. Entrepreneur visionnaire et génie scientifique, le PDG de Tesla Motors voyait en la conduite autonome le futur de l’automobile : c’est ainsi que naquit la Tesla Autopilot. Commercialisée courant 2016, elle proposait un mode de conduite semi-automatique révolutionnaire qui permettait au conducteur de relâcher le volant - mais pas sa vigilance - et de se reposer sur la fiabilité de l’intelligence artificielle pour l’amener à bon port. Face à l’engouement général suscité par la Tesla Autopilot, un modèle uniquement destiné aux particuliers, Elon Musk élargit le champ des possibles en appliquant le principe de conduite autonome aux véhicules utilitaires…

Le 16 novembre 2017, le magnat de la technologie dévoilait le Tesla Semi, le futur du transport routier. Dépourvu de tout moteur à essence, d’embrayage et de transmission, il tourne uniquement à l’énergie électrique. Capable d’avaler 800 km avec une seule recharge et naturellement enrichi de la conduite autonome, le Tesla Semi amorce en douceur la disparition des chauffeurs routiers : pourquoi une société continuerait de payer une présence humaine dans un véhicule conçu pour se rendre d’un point A à un point B sans aucune assistance ? Les véhicules autonomes n’ont rien d’une tendance 2.0 ou d’une mode éphémère : ils sont là pour durer, et même redessiner entièrement le paysage automobile mondial. Ce sont en tout cas les prédictions du rapport OHYSAI - One Hundred Year Study of Artificial Intelligence - qui mise sur une démocratisation générale des véhicules autonomes d’ici 2030. Et la conduite automatique n’épargnera ni les particuliers, ni les professionnels…

Des avocats sans visage ?

L’autonomisation des véhicules routiers, qui déconcerte les amoureux de l’asphalte mais ravit les conducteurs les moins assurés, ne constitue pas un réel bouleversement tant elle faisait l’objet des illustrations les plus folles - celle des Simpson est particulièrement savoureuse. En revanche, peu d’entre nous s’attendaient à ce que l’intelligence artificielle s’invite à la table de prestigieux cabinets d’avocats, parmi lesquels Baker & Hostetler. Soucieuse d’optimiser le pôle Droit à la faillite du cabinet, la direction a « engagé » Ross, une intelligence artificielle made in IBM en qualité d’assistant juridique, dans l’espoir d’alléger les tâches administratives et fastidieuses de ses 50 « collègues ».

Ross a tout du parfait employé : il comprend parfaitement l’anglais, il émet des hypothèses à partir des questions posées, il étaye ses réponses à coups de références et de citations, il consulte la loi en temps réel au cas où de nouvelles décisions de justice affecteraient d’éventuelles affaires… Il est le parfait assistant juridique sur lequel les avocats peuvent se reposer sans crainte qu’il ne leur vole leur travail. Enfin, pour le moment…  Jusqu’ici, Ross s’est uniquement vu confier la gestion de l’inénarrable paperasse juridique. Mais son aptitude à apprendre de sa propre expérience au fil de ses interactions et des missions qu’il remplit pourrait bien bouleverser un jour ou l’autre ce rapport de servitude : s’il est capable d’accomplir le travail de plusieurs assistants juridiques à la fois, pourquoi n’en serait-il pas de même avec celui d’un seul avocat ?

Un journalisme en voie de disparition ?

C’est désormais un fait établi : les machines ont infiltré la plupart de nos professions, et parmi elles, nous pouvons dorénavant citer toutes celles qui dépendent du journalisme. Le Washington Post, suite à son rachat par Jeff Bezos le PDG d’Amazon, a lancé le programme Heliograf, une intelligence artificielle spécialisée dans la rédaction d’articles « journalistiques ». Son baptême du feu commença en été 2016, pendant les Jeux Olympiques de Rio : il généra pas moins de 300 brèves et publia des résultats sportifs en continu, alimentant Twitter et plusieurs liveblogs. Face au succès de ce remplacement de journaliste sportif, les rédacteurs l’ont chargé de couvrir l’élection présidentielle américaine du 8 novembre 2016, avant de lui confier les matchs de football américain lycéens de Washington DC. Au total, Heliograf a écrit plus de 850 articles depuis son activation, et même s’il ne semble pas menacer directement l’intégrité du journaliste, il n’est pas à prendre à la légère. Sa fonction principale est de transmettre en temps réel des résultats sportifs ou électoraux, ce qui allège considérablement la charge de travail des journalistes - à l’instar des assistants juridiques virtuels. Pour autant, ce subalterne virtuel pourrait bien, à terme, dépasser son statut de banal « journaliste chiffres » pour s’improviser journaliste classique. Il pourrait alors écrire sur des dizaines sujets ne requérant ni analyse détaillée, ni style envolé, tels que les faits divers, les catastrophes naturelles, les événements sportifs, les sondages…

Les possibles méfaits de l’intelligence artificielle sur le journalisme dépassent de loin la dématérialisation : c’est la véracité même de l’information qui est en péril. Popularisées par Donald Trump et son aversion des faits avérés et établis par l’ensemble du corps journalistique américain, les Fake News ont joué un rôle essentiel dans son accession au pouvoir. La défiance du peuple américain envers les médias traditionnels, sous-estimée et moquée par les acteurs de la profession, a porté au pouvoir celui-dont-on-n’osait-imaginait-la-présidence. Si les Fakes News - ces fausses informations virales partagées en masse sur les réseaux sociaux - ont la vie dure en 2017, elles deviendront quasi-invincibles en 2018 comme nous l’a démontré Lyrebird. Cette entreprise canadienne a monté de toutes pièces des Fake News via l’association d’un logiciel de reconnaissance faciale (Face2Face) et un synthétiseur de voix créé par leurs soins. Résultat : il est tout aussi possible de faire dire à Donald Trump qu’il est amoureux de Theresa May, que faire dire à Vladimir Poutine qu’il souhaite réunifier l’ex-URSS. Les lèvres étant parfaitement synchronisées avec l’intonation, l’illusion est parfaite ; au point de tromper les internautes et les téléspectateurs les plus critiques. À défaut de remplacer les journalistes, l’intelligence artificielle pourrait signer leur arrêt de mort : si même eux deviennent incapables de déchiffrer le vrai du faux, qui le sera ?

Le grand remplacement ?

Le 7 novembre 2017, l’Organisation de coopération et de développement économiques publiait un rapport d’étude détonant sur l’obsolescence de la main-d’oeuvre humaine face aux machines : seulement 13 % des employés occidentaux s’avéreraient plus efficaces qu’une intelligence artificielle. Traduction : 87 % des employés occidentaux risquent de se faire remplacer par des machines moins chères et plus performantes. Bien sûr, le sombre avenir esquissé par l’organisation internationale est à prendre avec des pincettes : l’OCDE ne nous dit pas clairement quels sont les domaines les plus exposés face à cette menace grandissante ; de même qu’elle n’apporte aucune piste de réponses pour y remédier… Les IA excellent aussi bien dans la dextérité physique que dans le calcul, l’intelligence sociale ou l’alphabétisation : nous sommes tous concernés, des métiers les plus ingrats jusqu’aux plus prestigieux.

Cet avenir incertain où la main-d’oeuvre robotisée supplanterait les employés de chair et de sang inquiète profondément Bill Gates. Philanthrope invétéré, le créateur de Microsoft veut pallier aux funestes conséquences qui attendent les employés mis sur le carreau au profit des machines par l’imposition d’une « taxe robots ». L’argent récolté pourrait ensuite être redistribué dans les domaines de première nécessité où les machines ne sont pas - encore - capables de remplacer les humains, comme l’éducation et les services sociaux. Cette idée d’une taxe sur les robots n’est pas nouvelle : des législateurs de l’Union Européenne avaient déjà tenté - en vain - de la faire appliquer, et Benoît Hamon en avait fait un argument de campagne pour les présidentielles 2017. Bien que tout risque de « chômage technique massif » soit écarté par une étude de l’OCDE, la France compterait près de 9 % d’emplois automatisables, soit 2 millions de chômeurs potentiels.

Le monde du travail est en constante évolution depuis que nos sociétés modernes sont entrées dans l’ère numérique. La démocratisation des machines a permis l’essor des industries automobiles et aéronautiques, et le développement de l’intelligence artificielle laisse entrevoir une myriade de possibilités parmi lesquelles la reconnaissance faciale en toutes circonstances, le diagnostic de patients suicidaires, la livraison de médicaments, l’observation de l’Univers… Des métiers disparaîtront, d’autres naîtront : c’est dans l’ordre des choses ; d’où la nécessité de se reconvertir par la Formation Professionnelle que notre actuel Président s’applique d’ores et déjà à réformer de fond en comble.