On vient à l'Esquirol comme dans un "village témoin" de l'indépendantisme catalan, niché au milieu des champs de maïs, à 90 km au nord de Barcelone. 

En 2015, dans cette commune aux 2.200 habitants, on a voté à 91,6% pour les partis indépendantistes, soit presque deux fois plus que dans l'ensemble de la Catalogne (47,6%), dont la société serait divisée presque à parts égales.

Au très fréquenté snack-bar "Rovi", on sert un plat typiquement catalan: une énorme tranche de pain de campagne frotté de tomate, surmonté d'une saucisse locale. 

Mercredi à l'heure du déjeuner, le journal de la télévision régionale y ouvrait sur "une macro-opération policière" pour empêcher la tenue du référendum convoqué unilatéralement par les autorités catalanes séparatistes, assortie d'arrestations de hauts responsables régionaux. 

"Ils veulent faire peur. Mais plus ils nous compliquent la tâche, plus les gens ont envie de voter", assure en réaction le gérant du bar, Juan Rovira dit Johnny, 54 ans, qui lance un "tous aux urnes!".

"Dans ton village, tu es chez toi, tu ne fais de mal à personne en t'exprimant par le vote. Et si après ils disent +c'est un scrutin qui ne vaut rien+, on verra", dit-il tranquillement.

L'enjeu n'est pas anodin: si le "oui" l'emportait au référendum déclaré anticonstitutionnel, les séparatistes ont annoncé qu'ils engageraient la "transition" vers "la République catalane".

Ici, même le clocher est ceint du drapeau catalan et des "oui" à la sécession ornent de nombreuses maisons en pierre. 

"Dans la Catalogne centrale, hors des grandes villes, ça n'a rien d'extraordinaire que les gens votent pour l'indépendance", commente le maire Alex Montanya, 43 ans, indépendantiste de gauche. "Pour nous, l'indépendance est déjà là. Personne ne nous l'a apprise, c'est dans notre ADN. Nous voulons simplement nous gouverner nous-mêmes".

L'édile fait partie des plus de 700 maires catalans - sur 948 - menacés de poursuites judiciaires pour leur coopération à l'organisation du vote. 

Si la Garde civile venait saisir les urnes à la mairie le 1er octobre? "Ca n'arrivera pas", répond M. Montanya, sûr qu'"un policier sera impuissant face à la volonté inébranlable du peuple: c'est une question de foi".

- Attaques de la langue -

Le "Rovi" s'emplit de retraités qui jouent aux cartes et maugréent contre le Parti populaire (PP, conservateur) du chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy "qui se maintiendra au pouvoir éternellement malgré tous les scandales de corruption".

Le PP n'a eu que 33 voix dans le village aux législatives de 2016, 13% des suffrages en Catalogne. 

Parmi les indépendantistes de l'Esquirol figure celui que le village surnomme "le traducteur d'Harry Potter": Xavier Pàmies, 58 ans, qui a traduit en catalan de grands auteurs de langues française, portugaise et anglaise. 

Il constate que l'indépendantisme a enflé depuis que le statut d'autonomie de la Catalogne a été "amputé substantiellement par la Cour constitutionnelle" en 2010, même si "le sentiment de catalanité et de ressentiment envers l'Espagne centraliste existe depuis des décennies".

"Les discriminations constantes que l'Espagne a menées envers mon pays (la Catalogne) ont augmenté logiquement mon désir de rompre", écrit-il à l'AFP, citant les "attaques de la langue et du système d'enseignement catalans", "l'injustice fiscale" ou "le manque d'investissements dans les infrastructures".

"On aurait pu arriver à un accord si la réponse de Madrid n'avait pas toujours été le +non+ et nous n'en serions pas là si on avait organisé un référendum légal, y compris au niveau de tout l'Etat", ajoute le traducteur.

Même le curé Pol Badibanga, 50 ans, originaire de République démocratique du Congo, prêche la cause des indépendantistes: "Le peuple agit dans la non violence. Ils ne vont pas mettre des militaires pour empêcher le vote sinon ce serait une dictature". 

A l'école primaire, toutes les matières - sauf, logiquement, l'espagnol - sont enseignées en catalan. Mais à une terrasse proche, neuf anciens élèves ruminent le fait qu'en 2012, un ministre de l'Education avait souhaité "espagnoliser les élèves catalans". 

Ces hommes et femmes de 18 à 30 ans sont tous indépendantistes. 

"Ils ne résoudront rien par des interdictions ou arrestations, conclut Albert Tarrès, 25 ans, employé d'un abattoir de porcs. "Ca provoque à chaque fois plus de colère".