Une "instrumentalisation détestable" pour les avocats des vingt hommes jugés par une cour qui, d'ordinaire, tient à distance les tumultes de l'actualité et la frénésie des réseaux sociaux, rappelant sans relâche que l'on juge des individus pour ce qu'ils ont fait, sans amalgame.

Ce vendredi matin, l'atmosphère est électrique. Chacun s'attend à un incident. Les uns redoutent "une réaction" des accusés à l'attentat de la veille, d'autres une "manipulation" des parties civiles.

Le suspense ne dure pas. Dès le début de l'audience, l'avocat du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), partie civile au procès au côté de victimes juives d'un attentat à la grenade en 2012, demande un hommage.

"Hier (jeudi), un policier a été tué sur les Champs-Elysées, je suggère que nous fassions tous une minute de silence", commence Me Pascal Markowicz, vite interrompu par un brouhaha de mécontentement venant des rangs de la défense.

Certains accusés soupirent, d'autres esquissent un sourire résigné. "Instrumentalisation !" lance un avocat. "Absolument pas, nous ferions honneur à notre robe", se défend Me Markowicz, proposant de "précéder" l'hommage national annoncé par le président François Hollande.

L'avocat général Philippe Courroye ne "s'oppose pas" à la démarche.

"Nous sommes tous contre. Cela apparaît vraiment comme une instrumentalisation", s'insurge Me Michel Konitz, au nom des avocats des dix-sept accusés présents dans la salle.

"Cette minute de silence... nous prendre en otage si on la refuse, c'est insupportable. Il ne faut pas céder à ça", renchérit Me Elise Arfi.

- Vénération ou politesse ? - 

Après une brève suspension, le président Philippe Roux annonce que la cour "a décidé de se ranger du côté de la partie civile".

Toute la salle se lève alors, à l'exception de deux des accusés, dont Jérémy Bailly, petit délinquant converti à l'islamisme radical considéré comme le bras droit du chef du groupe, tué lors de son arrestation.

Vingt hommes - dont trois en fuite - sont jugés depuis jeudi devant la cour d'assises spéciale pour un attentat à la grenade contre une épicerie casher à Sarcelles le 19 septembre 2012, des projets d'attaques contre des militaires et des départs en Syrie.

Une filière décrite par les services antiterroristes comme la plus dangereuse démantelée en France depuis les attaques du GIA algérien, et qui préfigure les mutations du terrorisme français qui allaient aboutir aux attentats de 2015.

Une mécanique qui fascine et attire du monde. Dans le public, le journaliste franco-algérien Mohamed Sifaoui, régulièrement menacé par des islamistes radicaux, ou l'écrivain Morgan Sportès, auteur d'un livre inspiré par l'affaire du "gang des barbares". Il veulent sonder, comprendre, travaillent tous deux à un prochain ouvrage.

Étrange ambiance dans les couloirs du palais, où l'on croise des avocats généraux encadrés de gardes du corps, et sur les marches de l'escalier principal, où deux accusés discutent de l'impact du dernier attentat sur la présidentielle de dimanche. L'un craint un "vote de peur". Ils s'attendent à une longue journée d'ennui où on ne va parler "que de Bailly" - auquel l'audience est consacrée.

A la barre, Jérémy Bailly, 29 ans, cheveux filasses sur un corps maigrelet, affirme aujourd'hui qu'"avoir du sang sur les mains, c'est pas forcément une solution". Assure qu'il a changé.

Pourquoi ne pas se lever alors pour la minute de silence ou quand la cour entre et sort de la salle, comme le veut l'usage ? "Parce que le prophète dit qu'il ne faut pas vénérer les gens." A l'avocat général qui lui fait remarquer la différence entre la vénération et la politesse, il répond : "Vous avez pas tort. Je le fais par précaution." Les débats vont se poursuivre jusqu'au 21 juin.